Economie

Non à l’économie de comptoir à La Réunion

Salim Moussajee écrit aux candidats aux régionales

Témoignages.re / 21 octobre 2015

Permettez-nous de prendre la liberté de ce courrier. Vous êtes candidats aux élections régionales de décembre prochain. C’est à ce titre que nous nous adressons à vous.
Le développement économique relève des compétences du Conseil régional. Aussi, nous voulons appeler votre attention sur la situation tragique du sort fait à une petite entreprise qui est révélatrice du fonctionnement actuel de la société et de l’économie réunionnaise.

Nous souhaitons que vous lisiez ces lignes comme un appel au secours de la part de deux jeunes entrepreneurs en quête de justice et en grande difficulté pour que celle-ci leur soit rendue. Nous requérons ardemment votre soutien, pour que vous nous aidiez à sortir d’un piège dont les aspects sont devenus plus que troublants avec les années.
Et dans la mesure où notre situation en illustre beaucoup d’autres, nous souhaitons également que vous ayez à cœur de vous exprimer à propos des pratiques économiques monopolistiques dépourvues de scrupules, qui vident peu à peu La Réunion de ses capacités entrepreneuriales et ne sont pas étrangères, pensons-nous, à l’extension du chômage. Nous sommes encouragés dans cet espoir, par le fait que plusieurs d’entre vous n’hésitent pas déjà à dénoncer le désastre économique qui menace notre région du fait des lobbies peu enclins à la moindre inquiétude à l’égard de la situation locale.

L’affaire que nous allons vous décrire est en effet emblématique de « l’économie de comptoir » qui caractérise La Réunion et qui laisse peu de place au développement des petites entreprises et à la volonté d’entreprendre des jeunes réunionnais.
Victimes, pour notre part, d’une pénible escroquerie qui a ruiné plusieurs années de notre travail ainsi que la totalité de nos investissements, et dont le règlement judiciaire semble durablement enlisé, nous désirons solliciter votre attention sur notre douloureuse situation.

Bien que les médias en aient déjà diffusé la substance, nous tenons à en résumer ici les grandes lignes. En 1999 nous avons créé notre entreprise dans le secteur de l’importation de pneumatiques et de pièces automobiles. Notre développement nous a permis d’embaucher jusqu’à 45 salariés. Nous étions peu conscients du fait que notre succès faisait de nous des compétiteurs sérieux dans un milieu où sévissent des lobbys tenaces. Au bout de 6 années d’activité, en 2006, sans raisons valables, les banques ont supprimé nos lignes de crédits. Soumis à leur pression, nous nous sommes trouvés pratiquement contraints de céder nos sociétés à un de nos très puissants concurrents, la SOGECORE, entreprise bien établie sur la place et intéressée par notre affaire… Nous avons appris trop tard la complicité que ses dirigeants avaient su établir avec les banques en question.

Depuis cette date nos ennuis n’ont fait que se multiplier.
La SOGECORE, notre concurrent acheteur, par des manœuvres informatiques et des manipulations de stock, condamnées clairement par un tribunal arbitral qu’elle avait elle-même requis et composé de façon plus que douteuse, a gravement déprécié la valeur de nos sociétés dont nous lui avons concédé le 70 %. Elle n’a jamais voulu payer ses parts, malgré différentes condamnations à son encontre, jamais suivies d’effet. Ses dirigeants ont multiplié les procédures judiciaires, nous menant à une ruine dramatique. Depuis cette époque, nous avons assisté impuissants au démantèlement des sociétés vendues, après que nous ayons dépensé plus de 600 000 euros de frais d’avocat pour que justice nous soit rendue. Nos soupçons sont plus que fondés selon lesquels des montants de plusieurs millions d’euros ont été détournés.

Nous avons bien évidemment saisi les juridictions intéressées, civiles et pénales, en déposant les plaintes qui nous paraissaient justifiées. Mais les lenteurs de l’instruction, justifiées ou non, auxquelles il convient d’ajouter les inévitables saucissonnages procéduriers, nous laissent entre révolte et découragement. La multiplication des procédures dilatoires initiées par notre prédateur se double, estimons-nous après analyse, d’une mansuétude particulièrement surprenante traduite dans certaines décisions judiciaires.

La dramatique manœuvre dont nous avons été les victimes nous fait penser que, sous ses aspects parfaitement civilisés et républicains, notre département se trouve soumis à des collusions qui tissent des liens douteux entre certains lobbies et groupes de personnages puissants.

Vous n’êtes pas sans savoir que La Réunion subit depuis toujours la loi des lobbies et des monopoles. Ils bénéficient largement de l’économie de comptoir dont le département peine à sortir. Les réseaux de pouvoirs, plus ou moins discrets, quelle que soit leur nature, socioprofessionnelle, philosophique, ou héritière de classe, n’œuvrent guère que pour favoriser le maintien des positions dominantes.
Nous estimons que se présente ici plus que l’aperçu d’une spoliation économique significative dont nous sommes la proie, mais dont les dimensions dépassent largement nos simples intérêts de personnes victimes, même si les montants en jeu sont pour nous considérables. Nous pensons en effet que l’affaire dont il est question est emblématique de certaines pratiques de l’économie de comptoir favorisant les positions dominantes

Tout en gardant la prudence nécessaire que réclame la situation et sans vouloir crier sottement au complot, nous estimons que la connivence entre certaines personnalités des milieux économiques, bancaires et judiciaires est probable. En la circonstance, elle s’est nouée aux fins d’une stratégie de dépouillement à notre égard, petits entrepreneurs qui étions en passe de réussir de façon significative, donc de faire de l’ombre aux monopoles en place. Quoi que passablement inexpérimentés face à la puissance de la manœuvre qui tentait de nous broyer, nous ne nous sommes pas laissés faire. Notre combat dure depuis 9 ans, pour l’instant sans aboutissement concret !

Sachez en toute simplicité que la ruine, scandaleusement imméritée, à laquelle nous avons été acculés, quelle qu’ait pu être notre naïveté ou quelles qu’aient été même nos erreurs face aux puissants qui tentaient de nous éliminer du marché, nous a laissés à la fois désespérés et accablés par un profond sentiment d’injustice.
En dépit de notre découragement, nous souhaitons ne pas baisser les bras. Nous comptons sur vous pour faire connaître, à quels abus peuvent se livrer certains pouvoirs dominants, par des arrangements suspects et une habileté malfaisante, pour mener au désastre d’honnêtes jeunes entrepreneurs qui employaient 45 personnes dans leurs sociétés.

Ne sachant trop vers qui nous tourner, et en ayant le sentiment que nos marges d’action sont très limitées ici, en raison des intérêts qui se mêlent dans le microcosme réunionnais, nous espérons néanmoins fermement recueillir votre réaction et votre appui, à la faveur de vos prises de position en matière économique, lors des prochaines élections régionales.
Nous réitérons nos remerciements pour l’intérêt que vous prêterez à ce dossier, illustration éloquente de certaines pratiques dans notre Département.
Certains d’entre vous ont déjà accepté de nous rencontrer. Nous les en remercions ici sincèrement. Aspirant à obtenir votre attention, nous aimerions que tous, vous ayez l’obligeance de nous accorder un entretien, signe probant de la confiance que nous avons raison d’accorder à vos engagements.
Dans cet espoir, nous vous prions de croire, Mesdames et Messieurs, à l’expression de nos sentiments reconnaissants.

Salim Moussajee


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