Economie

Quand se soigner devient trop cher

Tribune libre

Témoignages.re / 3 novembre 2010

La loi de Finances 2011 de la Sécurité sociale qui vient d’être adoptée creuse encore davantage les inégalités d’accès à la santé et va particulièrement toucher les Réunionnais(es).
En 2010, 23% des Français déclarent avoir renoncé à des soins pour des raisons financières, alors qu’ils n’étaient que 11% en 2009 (baromètre européen Cercle Santé – Europ Assistance). Pire, 12% de personnes supplémentaires pensent qu’elles pourraient être amenées à le faire l’année prochaine. D’année en année, à raison d’environ 500 millions d’euros chaque année, ce sont 3 milliards d’euros qui sont passés de la charge de la Sécurité sociale à celle des patients (étude de Frédéric Pierru, sociologue). Beaucoup de Réunionnais(es) renoncent déjà à des soins dentaires ou au port de lunettes adaptées…

La loi de 2011 ne déroge pas à la règle. Entre autres, les nouvelles mesures sont :

- La modification du seuil de déclenchement de remboursement à 100% des actes médicaux coûteux, qui se fera à partir de 120 euros et non 90 euros comme précédemment

- Le remboursement à 30% au lieu de 35% des médicaments à vignette bleue

- La diminution de 5 points du remboursement des dispositifs médicaux

Mais surtout on trouve deux mesures aberrantes et touchant de plein fouet les Réunionnais qui vont être mises en place :
L’instauration d’un forfait de remboursement pour les dispositifs d’autocontrôle du diabète, pour les patients non insulinodépendants
La disparition de la prise en charge à 100% des patients souffrant d’hypertension artérielle non compliquée.

Concernant la première mesure, on sait à quel point La Réunion est beaucoup plus touchée par le diabète que la métropole. Entre 70.000 et 80.000 personnes présentent un diabète à La Réunion : 14,8% des 18 à 69 ans sont diabétiques, et dans 1/3 des cas, le diabète n’est pas connu. Après l’âge de 30 ans, le pourcentage de Réunionnais (es) atteints est de 10,2%, 3 fois supérieur à celui de la France métropolitaine (2,9%). Ce pourcentage atteint 34,3% des hommes et 40% des femmes âgés de 60 et à 69 ans.
Comme le note l’ORS : « Les complications du diabète sont majeures et représentent un réel problème émergent de santé publique à La Réunion : cardiopathie ischémique, néphropathie et insuffisance rénale, amputations des membres inférieurs, accidents vasculaires cérébraux. Ces chiffres sont en constante augmentation, du fait, d’une part, du vieillissement attendu de la population encore jeune actuellement (40% de jeunes de moins de 20 ans) et en pleine expansion démographique (plus de 1 million d’habitants prévus en 2020), d’autre part, de l’augmentation des facteurs de risque que représentent l’obésité et le syndrome métabolique ».

Le déremboursement des dispositifs permettant au diabétique de surveiller son taux de sucre dans le sang et par là même de détecter un taux trop fort qui risque d’entraîner des complications va accroître la fréquence des complications, qui seront détectées plus tardivement. Ceci est particulièrement mal venu dans notre île, où la précarité est bien plus grande qu’en métropole et les diagnostics à un stade tardif très nombreux.
Concernant le deuxième point, précisons que le dispositif ALD permet à certains patients souffrant d’une maladie particulièrement grave et couteuse de bénéficier d’une prise en charge à 100% par l’assurance maladie (exonération du ticket modérateur). Les patients souffrant d’hypertension artérielle non compliquée n’y auront plus droit ; Or, l’hypertension artérielle est 1,5 fois plus fréquente à La Réunion qu’en métropole : 46% des hommes ayant entre 30 et 69 ans en souffrent, contre 44% des femmes (étude REDIA). 2.000 personnes entrent en ALD chaque année pour hypertension à La Réunion, et on note une augmentation de 50% des hypertensions sévères entre 1993 et 2006. L’augmentation des facteurs de risques que sont le diabète et l’obésité expose encore davantage au risque d’hypertension.

On sait, depuis longtemps déjà, le rôle fondamental que jouent la prévention et l’éducation thérapeutique dans des maladies telles que le diabète ou l’hypertension, tout comme l’importance cruciale de dépister tôt leurs complications. Constater que l’accès au dépistage de ces dernières et pour l’hypertension celui aux séances d’éducation à la santé et de prévention, permettant de faire en sorte que l’affection se stabilise par l’adoption de bonnes pratiques, est terrible pour les professionnels de santé. Ils savent bien qu’outre le confort amené au malade et l’augmentation de son espérance de vie, la prévention précoce et l’éducation à la santé permettent de diminuer considérablement les coûts de prise en charge. Ces mesures vont totalement contre les recommandations actuelles privilégiant dépistage et prévention.
Elles auront comme seul résultat de pénaliser les plus pauvres particulièrement nombreux à La Réunion, instaurant de facto, une médecine à deux vitesses, en pleine contradiction avec la loi “Hôpital, patients, santé, territoire” qui affirme vouloir lutter contre les inégalités d’accès à la santé. Elles aggraveront le pronostic de ces affections et accroîtront les dépenses de santé.
S’il est vrai que des mesures doivent être prises pour lutter contre le déficit de la Sécurité sociale, ce ne doit, en aucun cas, être aux dépens de patients porteurs de maladies chroniques graves, voire très graves, surtout ceux de conditions modestes. C’est une question de justice… mais aussi de bon sens.

Dr Catherine Gaud,
Conseillère régionale de l’Alliance


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