Après la FAO et le FMI, la Banque mondiale a fait part dimanche de grandes inquiétudes face à l’extension des émeutes de la faim dans le monde.
« Sur la base d’une analyse sommaire, nous estimons que le doublement des prix alimentaires au cours des trois dernières années pourrait pousser plus profondément dans la misère 100 millions d’individus vivant dans les pays pauvres », a expliqué le président de l’institution Robert Zoellick.
Ce dernier appelle à lancer un "New-deal" pour lutter contre la hausse des prix.
Le monde se dirige « vers une très longue période d’émeutes » et de conflits liés à la hausse des prix et à la pénurie des denrées alimentaires, estime pour sa part Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, dans un entretien à Libération publié lundi. « On va vers une très longue période d’émeutes, de conflits, des vagues de déstabilisation régionale incontrôlable, marquée au fer rouge du désespoir des populations les plus vulnérables », déclare-t-il au quotidien français. « Avant la flambée des prix déjà (...) 854 millions de personnes étaient gravement sous-alimentées. C’est une hécatombe annoncée », met en garde M. Ziegler.
Des céréales nourrissent les réservoirs des voitures
La FAO a mis en évidence les causes structurelles de cette situation.
Il s’agit tout d’abord d’une stagnation de la production. Alors que la population mondiale augmente, la production ne suit pas le même rythme.
Cette situation est liée au fait que les récoltes sont fortement dépendantes du climat. Or, les changements climatiques rendent chaque année plus fréquents les événements extrêmes qui ravagent les récoltes.
Deuxième cause : l’accroissement démographique oblige des pays à devenir importateurs nets d’aliments. Avec la hausse des prix du pétrole et du coût du fret, le prix du transport augmente. Il se répercute sur les prix des produits de première nécessité.
Troisième facteur : de nouvelles habitudes alimentaires. Elles sont liées à l’importation dans des pays du Sud du "modèle" occidental de développement. Une des conséquences est l’irruption d’un type de consommation peu économe. Résultat : une part croissante de la production de céréales dans le monde est consacrée exclusivement à l’alimentation animale pour produire de la viande. Cela réduit d’autant la part consacrée à l’alimentation humaine.
Quatrième raison : l’extension des surfaces cultivées pour produire des végétaux destinés à devenir des agro-carburants. La fin de l’époque du pétrole bon marché amène en effet les pays occidentaux à utiliser de nouveaux carburants pour réduire la facture pétrolière. Autrement dit, ces pays cherchent d’autres sources d’énergies capables de soutenir leur "modèle" de développement qu’illustre un fort taux d’utilisation de la voiture individuelle. Mais le prix à payer pour maintenir à bout de bras ce "modèle" est très élevé. Il sacrifie des terres qui pourraient servir à nourrir des humains.
Pas un phénomène conjoncturel
Face à cette situation, les organisations internationales appellent à une plus grande solidarité des pays riches. Mais dans les termes où elle est posée, cette solidarité est conjoncturelle et ne pose pas le problème des causes structurelles de la situation.
En effet, la question fondamentale est de savoir si le "modèle" qui est en train de conduire le monde dans l’impasse sera remis en cause. Ce "modèle" permet en effet à 15% de la population du monde de vivre au dépens de 85% qui est condamnée à lutter pour survivre.
Avec la croissance démographique, cette inégalité va s’amplifier.
Le plus dur est en effet à venir. A titre d’exemple, le continent africain abrite actuellement 800 millions de personnes. Dans moins de 50 ans, sa population aura augmenté d’un milliard d’habitants. Celle de l’Inde et de la Chine va continuer à augmenter jusqu’à atteindre le tiers d’une population mondiale supérieure à 9 milliards d’habitants en 2050.
Or, le "modèle" dominant aujourd’hui démontre chaque jour son inadaptation, et cela pour une population mondiale de 6,6 milliards d’habitants. Les émeutes de la faim sont en effet loin d’être un phénomène conjoncturel. Elles sont la manifestation concrète de l’échec d’un "modèle" de développement hérité de l’époque coloniale. Car utilisés différemment, les fruits de l’agriculture suffiraient à nourrir une population presque deux fois supérieure à celle du monde d’aujourd’hui.
Manuel Marchal
























