Et Jean-Marie Dupuis osa la suggestion

22 février 2006

Jean-Marie Dupuis fut, il n’y a pas si longtemps encore, un courtier de commerce bien en vue, rue Rontaunay à Saint-Denis, dans les mêmes locaux où il avait dirigé avec une réussite incontestable agence de voyages et tour opérateur. Il fut un éminent élu de la Mairie de Saint-Denis et on sait qu’il faisait partie du premier cercle de ceux qui, autour d’Auguste Legros, veillaient à la prédominance de la droite dans la commune-circonscription et peut-être par delà...
Aujourd’hui, les 70 ans largement dépassés mais le regard et la démarche toujours volontaires, Jean-Marie Dupuis "n’est plus que" président des Offices du Tourisme de la C.I.N.O.R.. Et c’est sans doute à ce titre qu’il fut convié par Laurent Cayrel à la rencontre organisée ce lundi 20 février à la préfecture où Léon Bertrand, Ministre délégué au Tourisme, recevait tous les acteurs de ce secteur de notre économie et au cours de laquelle tous les participants purent dire ce qu’ils avaient à dire.
Dernier intervenant parmi les socio-pros, Jean-Marie Dupuis eut le mérite de souligner que le chikungunya frappe aussi l’Île Maurice et que les nouvelles que nous n’avons pas de Madagascar, de Mayotte ou des Comores risquent de cacher une dure réalité. Ce n’est pas sans raison que l’O.M.S. s’inquiète de l’état sanitaire des pays de la zone ! "C’est toute la destination océan Indien, souligna-t-il, qui est peut-être aujourd’hui menacée".
Seule une forte campagne de promotion en France et en Europe peut sauver une économie pour laquelle nous avons - et pas seulement à La Réunion - beaucoup investi. Et puis, cela dit, Jean-Marie Dupuis osa...
Il osa une suggestion à l’adresse d’un ministre qui l’appelle par son prénom et le tutoie. "Le gouvernement, Monsieur le Ministre, dira-t-il en substance, serait bien inspiré, alors que le prix du carburant pèse si lourdement dans celui du billet d’avion, de regarder du côté de “Total” et des 13 milliards d’euros de bénéfice que cette seule compagnie a réalisés en 2005 !"
Certains dans la salle ont eu le sourire surpris par une telle audace... Certains “grands” patrons ont dû, depuis leurs bureaux, avaler leur café de travers devant une telle trahison. Moi, je me contentais d’apprécier le bon sens du vieux baroudeur encore bien vert sous sa chevelure cendrée et derrière sa cravate bon genre.
Car la proposition de Jean-Marie Dupuis est loin d’être stupide. “Total” a réalisé en 2005 un chiffre d’affaires de 143,16 milliards d’euros, en augmentation de 17% par rapport à 2004. C’est que la forte augmentation des prix du brut (+42%) et celle des marges de raffinage (+27% pour l’Europe) ont laissé dans les caisses de la compagnie de fort coquettes sommes.
C’est ainsi que le groupe présidé de bien efficace manière par Thierry Desmarets a pu l’an dernier investir 11 milliards d’euros et distribuer à ses actionnaires 6,9 milliards d’euros. Excusez du peu, mais nous sommes là dans une entreprise capitaliste excellemment gérée. Son capitaine sait investir pour conforter les positions fortes et trouver les niches qui seront demain rentables (les huiles lourdes par exemple). Bref, il a su organiser la croissance d’un groupe qui le paye (très bien) pour cela. Il ne s’agit pas de le critiquer. Il s’agit seulement de s’interroger sur la capacité de l’État français à utiliser une sorte de “49-3” qui permettrait, même contre l’avis des députés qui ne verraient pas cela d’un bon œil, de faire jouer le balancier de la solidarité et de l’équité.
Ce sont tout de même les citoyens qui, passant à la pompe chaque jour, permettent aux compagnies pétrolières les vertigineux bénéfices tels que ceux affichés par “Total”. Vertigineux au point qu’on a pu lire que ce dernier "a parfaitement conscience que ces super résultats sont annoncés dans une ambiance tendue".
Chacun comprendra que nous ne sommes pas seuls à applaudir Jean-Marie Dupuis dont la suggestion n’a pas été reprise par Léon Bertrand. Ce qui est normal, concertation gouvernementale oblige. Mais que penserait demain l’immense majorité des Français si notre pays devait rester à la traîne, là où des sénateurs républicains américains ont rejoint leurs collègues démocrates pour réclamer à George W. Bush que les bénéfices des sociétés pétrolières U.S. fassent l’objet d’une taxe exceptionnelle ?

R. Lauret


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Témoignages - 82e année


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