Lettre ouverte de Rasine Kaf aux responsables de la politique d’archives à La Réunion

Halte au « commerce de la mémoire » !

26 avril 2004

La présidente de l’association Rasine Kaf, Ida Latchimy, a adressé une « lettre ouverte aux responsables de la politique d’archives à La Réunion » pour dénoncer la mise en vente d’archives, qui constituent et reconstituent notre identité et le patrimoine réunionnais. Elle réclame « la restitution de toutes ces sources qui, dans un souci de réparation, devraient passer du domaine privé au domaine public ». Nous publions ce courrier ci-après :

"L’association Rasine Kaf s’interroge sur la politique des archives menée par les différents acteurs institutionnels responsables de la conservation et de la promotion du patrimoine, notamment sur leur volonté de constituer un fonds documentaire relatif à l’Histoire de l’esclavage et de la colonisation.
En effet les différents chercheurs et les associations qui font un travail sur l’Histoire et la mémoire ont noté à plusieurs reprises l’absence et l’inaccessibilité des archives relatives à cette période, ce qui freine, voire même paralyse l’évolution de leurs travaux. Or, nous avons pu consulter la liste des documents mis en vente aux enchères le vendredi 23 avril et le samedi 24 avril 2004, à l’hôtel Les Jardins de Bourbon : une collection de 340 ouvrages sur les Mascareignes et l’océan Indien représentant un fonds documentaire d’une valeur patrimoniale inestimable, portant sur la période de 1570 à 1975, dont certains relatifs à l’Histoire de l’esclavage et de la colonisation.
Pour exemple : le Code Noir en intégral datant de 1765 et comportant les édits d’août 1685 et d’octobre 1716 sur les esclaves nègres, les jugements, la requête d’un esclave pour sa libération ; un autre exemplaire rare du Code Noir, datant de 1747, l’affiche de la proclamation de Farquhar sur la révolte des esclaves de Saint-Leu de novembre 1811, et pas moins de seize titres portant sur l’esclavage et l’immigration, dont un livre intitulé : "Mémoire d’un esclave".
L’association Rasine Kaf s’insurge contre ce "commerce de la mémoire" et réclame la restitution de toutes ces sources qui, dans un souci de réparation, devraient passer du domaine privé au domaine public.
Nous dénonçons ce transfert du patrimoine historique de privé à privé au moment même où l’UNESCO a décrété l’année 2004, année de l’esclavage, où les différentes institutions proclament la nécessité d’un devoir de mémoire, où est mis en œuvre un comité de réparation.
Nous déplorons une fois de plus que ces idées nobles, empreintes de justice, ne soient pas suivies d’effet.
Nous contestons l’immobilisme des institutions face à cette spéculation, alors même que l’État peut exercer son droit de préemption sur des ouvrages d’une extrême rareté.
La réparation passe par la restitution de toutes les sources écrites disponibles (archives, documents, tableaux, gravures, etc.) portant sur l’Histoire de l’esclavage et de l’engagisme, la production d’un savoir scientifique portant sur cette période constitutive de la société réunionnaise et l’accès libre à ces sources pour les citoyens qui le souhaitent".


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