Parution d’un livre de Stéphane Nicaise sur le Père Jean de Puybaudet

Hommage à un ’grand “Réunionnais de cœur”’

14 octobre 2006

“Jean de Puybaudet sj - Etre jésuite dans les décolonisations de Madagascar et de La Réunion”. Tel est le titre du livre consacré par son collègue jésuite Stéphane Nicaise à un prêtre catholique qui a fortement marqué l’histoire malgache et réunionnaise par ses divers engagements au service de la population des deux pays.

Jeudi dernier, nous avons rendu hommage à Laurent Vergès, responsable du PCR et Député de La Réunion disparu accidentellement en 1988 à l’âge de 33 ans. Aujourd’hui, nous voudrions nous associer profondément à l’hommage rendu par le Père Stéphane Nicaise à une personne très différente qui a, elle aussi, laissé son empreinte à La Réunion. Il s’agit du Père Jean de Puybaudet. Un livre riche en informations et en photos inédites, qui vient d’être publié par l’Université de La Réunion, raconte sa vie et son œuvre.
Jean de Puybaudet est né en 1917 dans le centre de la France et il est décédé en 1996 dans le Sud de La Réunion à l’âge de 79 ans des suites d’un cancer foudroyant du cerveau. En 1951, soit 3 ans après son ordination de prêtre, il arrive à Madagascar, où participe à l’accession du pays à l’indépendance en 1960 et où il œuvre dans le domaine social. Pour cette dernière raison, il sera expulsé du pays en 1962 puis envoyé par la Compagnie de Jésus à La Réunion, où il continuera le même travail.

Des fonctions importantes

Jusqu’à la fin de ses jours, le Père de Puybaudet exerça de très nombreuses et importantes fonctions à La Réunion, aussi bien dans sa communauté religieuse de jésuites que dans le diocèse en général, où il fut à la fois Rédacteur en chef de l’hebdomadaire “Croix-Sud” et animateur de divers mouvements d’action catholique à la Maison des œuvres, en particulier aux côtés du Père René Payet, futur Directeur de “Témoignage Chrétien de La Réunion”.
Mais il joua également un grand rôle sur le plan éducatif et social voire politique, notamment en participant à la création de l’Association réunionnaise d’éducation populaire (AREP) en 1962 et de l’Association pour le déroulement normal des opérations électorales (ADNOE) en 1969. Il participa également à la lutte pour l’abrogation de l’Ordonnance d’octobre 1960, qui constituait une grave atteinte à la liberté des Réunionnais.
On notera toutefois que Jean de Puybaudet resta toujours discret et modeste dans ses différents engagements.

"Construire ensemble une Réunion qui gagne"

D’ailleurs en 1973, c’est-à-dire à 56 ans, il prend une décision très importante et révélatrice du fond de sa pensée : il va habiter dans une petite case en bois sous tôle à Piton des Goyaves (Petite Île), où il exercera pendant 7 années la dure profession de journalier agricole, tout en effectuant ses missions de prêtre.
Dans les dernières années de sa vie, il exercera ses fonctions de prêtre dans les paroisses de Saint-André, Saint-Benoît et Saint-Louis tout en poursuivant son action politico-sociale à travers la création du courant d’action Humanisme et Progrès à La Réunion (HPR) et la publication du “Manifeste pour un développement de La Réunion” en 1992. Un “Manifeste” qui appelle les Réunionnais à "construire ensemble une Réunion qui gagne dans une France forte, en relation avec l’Europe et notre environnement immédiat dans l’océan Indien".
On comprend alors que le livre des condoléances recueillies lors des obsèques de cet homme soit "émouvant à lire par la diversité de ceux qui ont voulu rendre hommage à ce grand “Réunionnais de cœur”".

"Je ne suis pas assez avec les pauvres"

L’ouvrage de l’anthropologue Stéphane Nicaise contient de nombreux éléments permettant d’appréhender cette personnalité complexe, attachante et dévouée que fut Jean de Puybaudet. Défenseur de la doctrine sociale de l’Église, il n’avait pas de sympathie particulière pour le mouvement communiste, au contraire ; mais cela ne l’empêcha pas de participer à des actions avec le PCR et d’autres pour la justice sociale et pour la démocratie ; il a même accepté un soir à Saint-Denis de rencontrer secrètement Paul Vergès quand celui-ci luttait contre les injustices de la Justice durant 2 années dans la clandestinité (1964-1966). (page 213)
À noter également comment dès 1971, il exprime sa volonté de travailler et de vivre parmi les plus démunis : "Je ne suis pas assez avec les pauvres, pour les pauvres. Assurément, je veux le bien des pauvres, qu’ils sortent de leur misère grâce à plus de justice et par eux-mêmes. Mais est-ce que je fais assez pour cela ? (...) Me solidariser avec eux, c’est les mieux connaître ; c’est aussi les aider à une action plus vigoureuse. N’ai-je pas peur de leur faire voir que leur action doit être politique si elle veut être efficace ?"
Et de conclure ainsi ces notes personnelles : "De plus en plus, je me pose la question de mon action sociale. Me vient de plus en plus le désir de mener ma vie parmi les pauvres, ce qui me demande un changement d’activité, une insertion dans un lieu donné, (...) mettant au point, si c’est possible et si j’en suis capable, un schéma de développement". (pages 217 et 218)

L’esprit de responsabilité

Durant toute sa vie, le Père de Puybaudet s’est efforcé d’élever le niveau de conscience de ses amis, des catholiques et des citoyens en général afin qu’ils s’engagent au service des autres. Il a cultivé l’esprit de responsabilité de la population, individuellement et collectivement, afin de faire progresser la société vers davantage d’humanité et de cohésion.
C’est ainsi qu’il écrit en 1967 dans un document du Secrétariat Social du diocèse intitulé “Problèmes politiques réunionnais” : "Si les Réunionnais prenaient une plus claire conscience de la responsabilité qu’ils détiennent dans le devenir de leur pays, s’ils avaient le désir et la possibilité d’être des acteurs et non des figurants dans le jeu de la vie économique, sociale et politique de l’île, l’avenir de La Réunion apparaîtrait moins sombre. Si le souci du bien commun, l’esprit civique animaient tous les hommes et les femmes, quel que soit leur rang, leur savoir ou leur fortune, de nombreuses réalisations pourraient rapidement voir le jour, fruits du travail, de l’ingéniosité et de la persévérance".
Ces écrits du Père Jean de Puybaudet, qui datent d’il y a 39 ans, n’ont-ils pas encore une véritable actualité ? En tout cas, à l’heure où La Réunion doit faire face aux grands défis du 21ème siècle, ce livre fourmille d’enseignements qui ne laisseront pas insensibles les Réunionnais.

L. B.


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