France

Les inégalités sont toujours bien présentes

4 août 1789 - 4 août 2009

Témoignages.re / 6 août 2009

En France, le 4 août 1789, les députés de l’Assemblée constituante décidèrent de voter la suppression des privilèges issus de l’Ancien Régime. Cette décision est une des mesures majeures de la Révolution française, et une date importante dans la lutte pour l’égalité à l’échelle du monde. 220 ans après ce vote historique, Patrick Savidan, président de l’Observatoire des inégalités, affirme que sous d’autres formes, les inégalités sont aussi fortes en France aujourd’hui qu’avant le 4 août 1789, comme il l’explique dans une interview parue le 4 août dans "Le Monde". En voici de larges extraits.

Deux cent vingt ans après la nuit du 4 août 1789, la notion de privilège vous semble-t-elle toujours pertinente pour penser les inégalités qui traversent la société française ?
— Il ne faut pas tomber dans l’anachronisme. Les inégalités de droit qui existaient sous l’Ancien Régime, c’est-à-dire les lois particulières qui permettaient à certains individus de bénéficier d’avantages spécifiques, ont bien été abolies le 4 août 1789.
Sur le rapport entre privilèges et inégalités, il est important d’éviter les visions trop simplistes. La suppression des privilèges n’impliquait pas nécessairement, pour ceux qui s’en firent les promoteurs, l’éradication de toutes les formes d’inégalités. C’était par exemple le cas de Condorcet ou de Mme de Staël. D’un côté, certes, ils combattaient les privilèges au prétexte que ceux-ci figeaient les rapports sociaux autour d’« inégalités factices », fondées sur la naissance ou le rang. Mais, de l’autre, ils considéraient certaines inégalités comme acceptables : celles dont ils disaient qu’elles étaient « naturelles » parce qu’indexées sur le talent ou la compétence.
Plus de deux siècles plus tard, nous continuons de raisonner ainsi dans une certaine mesure : ce qui nous apparaît comme vraiment scandaleux, ce ne sont pas nécessairement les inégalités en soi, mais les seules inégalités illégitimes.

Est-ce à dire que la notion de privilège n’a plus de sens aujourd’hui ?
— Comme je le disais, les inégalités de droit ne sont plus admises. Mais on peut considérer qu’il en existe des équivalents fonctionnels. Je veux dire qu’il y a des canaux, qui sont aujourd’hui plutôt de nature sociale que juridique, grâce auxquels certains groupes bénéficient d’avantages dont il est parfois difficile de dire s’ils les doivent réellement à leur mérite.
Voyez par exemple le système éducatif. En théorie, les concours et les diplômes ne sanctionnent que la compétence. Or, ceux qui obtiennent les diplômes les plus valorisés et réussissent les concours les plus prestigieux viennent des milieux les plus favorisés. On sait ainsi que 55% des élèves de classes préparatoires ont des parents cadres ou de professions libérales, tandis que seuls 16% ont des parents ouvriers, employés ou inactifs. L’école en vient à fonctionner comme une sorte d’instance de blanchiment qui estampille comme légitimes des inégalités de naissance qu’elle est par ailleurs incapable de compenser.
Voilà pourquoi des individus qui sont issus des classes défavorisées et qui, néanmoins, réussissent à percer jouent un rôle si important : leur réussite permet d’entretenir l’illusion selon laquelle notre modèle méritocratique est toujours efficace.

Si l’abolition des privilèges n’a pas mis fin aux inégalités, peut-on aller jusqu’à dire qu’elle fut, en elle-même, génératrice de nouvelles formes d’inégalités ?
— L’abolition des privilèges se fonde sur l’idée que la loi doit être la même pour tous, qu’elle doit être générale dans sa source et dans son objet. De ce point de vue, on pourrait interroger le paradoxe que vous suggérez. Cette généralité de la loi ne laisse-t-elle pas aussi le champ libre à la constitution de nouvelles inégalités ? C’est en partant d’un tel constat que l’on peut, par exemple, justifier des dispositions législatives qui poursuivent des objectifs de justice sociale en assumant, par rapport à leur objet, une particularisation relative. Je pense ici aux politiques dites de discrimination positive.
A titre personnel, je considère ainsi qu’il n’est pas illégitime, dès lors que la volonté politique n’est pas suffisante pour transformer en profondeur la manière dont se répartissent les honneurs et les richesses dans la société, d’introduire des dispositifs dérogatoires, temporaires, en faveur de groupes dont les membres voient, en raison de leur origine ou de leur identité, leurs chances de réussite sociale lourdement hypothéquées.
(…)
Notre modèle, qui a permis une amélioration certaine des conditions, est aujourd’hui à bout de souffle, et notre société aussi sclérosée qu’à la fin de l’Ancien Régime. Les écarts de niveaux de vie se creusent et répondent à des logiques socialement identifiables. Un économiste, Edward Wolff, voyant la manière dont se répartit le surcroît de richesses produit depuis les années 1980, est même allé jusqu’à dire qu’on assistait à un « retour à Marie-Antoinette ».

Les privilèges sont dénoncés avec une vigueur particulière dans le monde de l’entreprise. Comment analysez-vous ce phénomène ?
— Pour beaucoup de salariés, l’entreprise apparaît effectivement comme un lieu où ce ne sont pas les plus méritants qui bénéficient d’un juste niveau de protection et de rémunération. Et c’est de plus en plus vrai aujourd’hui. Quand on voit un patron qui coule plus ou moins son entreprise, touche un salaire et des avantages en nature extrêmement importants, et, une fois licencié, part avec des indemnités exorbitantes, c’est moralement insupportable.
Ce qui pose également problème, dans le monde de l’entreprise, c’est quand certains traitements de faveur n’obéissent pas à des logiques claires — la distribution des primes, par exemple. Ici, c’est surtout le côté arbitraire des décisions qui choque. Aucun de nous, en effet, ne s’offusque d’être traité avec des égards particuliers. Ce qui nous scandalise, en revanche, c’est quand nous ne comprenons pas pourquoi d’autres bénéficient de tels égards. (…)


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