Madagascar

De l’annexion de Madagascar par la France en 1642 à son indépendance, le 26 juin 1960

La colonisation dans notre région

Témoignages.re / 26 juin 2010

Au moment où Madagascar commémore le cinquantenaire de son indépendance (proclamée le 26 juin1960), il est important de rappeler les principaux événements qui ont marqué l’occupation de la Grande Île par la France et singulièrement ceux qui se sont produits depuis 1896, date à laquelle Madagascar devient officiellement une
colonie française.

La première prise de possession « de Madagascar et autres îles adjacentes pour y ériger colonies et commerces » au nom du roi de France par Jacques de Pronis, dirigeant de la "Société de l’Orient", remonte à 1642. Madagascar, qui est alors peuplée depuis près de 20 siècles par des Africains, des Indonésiens et des Arabes venus du Proche-Orient, reçoit le nom de « France Orientale » après la fondation par des Français d’un comptoir à Fort-Dauphin, idéalement placé sur la route des Indes.
L’occupation de Fort-Dauphin par de Pronis, qui se livre au commerce d’esclaves, s’achève en 1674, après le massacre de nombreux colons français. Les survivants s’installent alors à Bourbon (La Réunion). Mais le projet de conquête de Madagascar n’est pas pour autant abandonné. Ce, d’autant que la Grande Île constitue pour La Réunion toute proche un précieux réservoir d’esclaves.

« Voir s’élever la fortune de la France »

Au cours du 18ème siècle et pendant la première partie du 19ème siècle, les Français s’installent successivement à l’Île Sainte-Marie et à Nosy-Bé. Sous le règne de Charles X (1824–1830), l’un de ses ministres, le comte Jean-Baptiste de Villèle, qui connaît bien Bourbon pour y avoir séjourné de 1793 à 1807 et s’y être marié, ne peut résister aux demandes pressantes des gros propriétaires d’esclaves de l’île et il somme la reine Ranavalona 1ère de reconnaître « les droits historiques de la France sur la côte Est de Madagascar » après s’être emparé par la force de Tamatave.
Le 24 juin 1845, le Conseil général de Bourbon exprime à son tour son désir de voir s’accélérer le processus de conquête de la Grande Île en déclarant : « sans contester les compensations que la colonisation de Madagascar peut nous réserver en assurant les chances d’avenir de nos enfants, notre principal souci est de voir s’élever la fortune de la France et s’accroître ses richesses ».

« Nous ne les quitterons jamais »

L’abolition de l’esclavage à La Réunion en 1848 incite les propriétaires terriens de notre île, privés désormais de main d’œuvre servile, à émigrer à Madagascar avec l’espoir d’y faire rapidement fortune. Dans leur entreprise, ils disposent à Paris de puissants relais. Le député de La Réunion François de Mahy profite de son passage à la tête du ministère de la Marine et des Colonies en 1883 pour utiliser la flotte française en vue d’assurer la sécurité de ses compatriotes installés en divers points des côtes malgaches.
Devant ce qui s’apparente à une invasion débouchant inévitablement sur l’asphyxie économique de son pays, la reine Ranavalona III signe le 17 décembre 1885 un traité « instituant en faveur de la France un protectorat politique électif sur toute l’île de Madagascar ».
Il est bon de préciser que dès le début de la même année, le président du Conseil, Jules Ferry, avait déclaré à la Chambre des députés : « Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux. (…) C’est pour cela qu’il nous faut Madagascar et que nous sommes à Diego-Suarez et que nous ne les quitterons jamais ».

100.000 à 700.000 morts

L’objectif visé est donc de faire de Madagascar une colonie française. Ce qui sera chose faite avec la promulgation de la loi du 6 août 1896. Ce changement de statut s’accompagne de l’arrivée à Madagascar du général Galliéni à la tête d’un corps expéditionnaire chargé de combattre une insurrection prévisible à l’échelle de toute l’île.
Galliéni lui-même avouera que la « pacification » de Madagascar a nécessité de gros moyens et que « les opérations de répression de l’insurrection furent extrêmement pénibles », nécessitant plus de 20 années de combat, dont le bilan fut très lourd : de 100.000 à 700.000 morts selon les sources, le massacre de la famille
royale et la déportation de la reine Ranavalona III à La Réunion d’abord, puis à Alger, où elle mourut le 20 mai 1917.

« Une œuvre de civilisation »

La colonisation de Madagascar qui, selon Jules Ferry, était « une œuvre de civilisation », fut marquée par :
• la substitution du français au malgache comme langue officielle ;
• l’arrêté du 30 octobre 1904, permettant notamment « d’emprisonner quiconque déplaît à l’administration » ;
• le décret du 3 juin 1926, codifiant le « travail forcé » et rétablissant en fait l’esclavage ;
• l’envoi en Europe au cours de la Première Guerre mondiale de 34.386 Malgaches, dont 2.368 sont morts pour que « vive la France » ;
• une importante participation de la Grande Île à « l’effort de guerre » pendant et après le second conflit mondial ; effort qui provoque souffrances et misères pour l’immense majorité « pendant qu’une minorité accumule des profits excessifs », selon le ministre de la France d’Outre-mer, Marius Moutet ;
• la participation — pour la première fois de leur Histoire — des Malgaches à des scrutins visant à élire leurs représentants au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg en 1945, 1946 et 1947. Les candidats revendiquant l’indépendance de leur île sont plébiscités à chacune de ces consultations par les électeurs. Et cela, malgré les fraudes couvertes par l’administration coloniale ;
• l’insurrection de mars 1947, dont la répression, d’après le haut commissaire à Madagascar, Pierre de Chevigné (successeur de De Coppé), fit plus de 100.000 morts ; insurrection qui servit de prétexte à la tenue à Tananarive en juillet 1948 d’un procès colonial, considéré par la plupart des observateurs comme « une affaire Dreyfus à l’échelle d’un peuple ».

« Renoncer à sa politique coloniale »

Il n’est pas inutile de signaler que la décision du gouvernement Ramadier de refuser à Madagascar son indépendance dès 1947 prouve son obstination à ne pas respecter l’engagement solennel pris par la France — le 26 juin 1945 à San-Francisco — « de renoncer à sa politique coloniale et de tenir compte des aspirations politiques des populations ».
Une telle décision constitue une violation de la Constitution du 27 octobre 1946, qui stipule que « la France entend conduire les peuples dont elle a la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes ».
Le refus du gouvernement français de rendre à Madagascar sa souveraineté est d’autant plus condamnable que son représentant à Tananarive, le conseiller d’État de Coppet, exerçant la fonction de haut commissaire, écrivait en juillet 1947 : « On peut affirmer sans risque d’erreur que toute la population autochtone de Madagascar aspire à l’indépendance totale de la patrie malgache. (…) On ne vient pas à bout d’un sentiment national populaire par la violence (…) ».

Des vœux loin d’être exaucés

Il a fallu attendre 1956 pour qu’enfin un pas timide soit fait dans la voie de la décolonisation. Gaston Defferre, ministre de la France d’Outre-Mer dans le gouvernement Guy Mollet, fait adopter par l’Assemblée nationale le 23 juin 1956 son projet de loi-cadre accordant l’autonomie interne à la Grande Île.
En application de cette loi, chacune des 6 provinces de Madagascar se dote d’un Conseil provincial élu au suffrage universel. Les conseillers provinciaux désignent des délégués à l’Assemblée représentative siégeant à Tananarive. Le rôle principal de cette assemblée est de désigner le Conseil de gouvernement.
L’importance de ces nouvelles institutions est à relativiser car la présidence tant des Conseils provinciaux que du Conseil de gouvernement est assurée par les fonctionnaires de l’administration coloniale, désignés par le gouvernement français. De plus, ces Conseils n’ont pas le pouvoir de légiférer et doivent se contenter de formuler des vœux. Des vœux qui sont loin d’être exaucés lorsque le Général de Gaulle prend le pouvoir après la chute de la 4ème République en 1958.

Pression des populations

L’ancien chef de la France libre laisse alors aux colonies d’Afrique le choix entre l’appartenance à la « Communauté française » et la sécession. Les Malgaches s’étant prononcés pour la première option au référendum du 28 septembre 1958, le Congrès des assemblées provinciales, réuni à Tananarive le 14 octobre 1958, proclamait la République. Une République ayant le statut d’État-membre de la Communauté et qui se donnait une Constitution le 29 avril 1959.
Deux jours plus tard, Philibert Tsiranana est élu président de la République de Madagascar pour 7 ans. Mais sous la pression des partis d’opposition, des populations des grandes villes comme Tananarive, Diego-Suarez, Tamatave et d’une large fraction de la presse, Philibert Tsiranana fut conduit à demander à Paris l’indépendance pure et simple de Madagascar. Le Général de Gaulle y répondit favorablement.
Les négociations, auxquelles participèrent dans la capitale française des délégations françaises et malgaches, furent brèves : à peine 7 semaines. Elles débouchèrent le 2 avril 1960 sur les accords dits de Matignon.
Débarrassée du carcan de la Communauté, la Grande Île accédait à l’indépendance totale le 26 juin 1960, tout en acceptant de coopérer librement avec une « Communauté rénovée ».

Engagements non tenus

Au terme des accords du 2 avril, Madagascar devenait une république indépendante. Cela constituait certes un progrès au plan des institutions. Mais l’opinion ne tarda pas à se rendre compte que les engagements visant au développement de la Grande Île n’étaient pas tenus.
Le bilinguisme prévu par les accords privilégiait de fait la langue française, restée langue officielle. L’assistance militaire promise par la France aboutissait en définitive à un renforcement de la présence militaire française tant sur la base stratégique de Diégo-Suarez qu’à Ivato, Fort-Dauphin, Tamatave… et à une intensification de l’utilisation des infrastructures aériennes, routières et maritimes malgaches.
Par ailleurs, le contentieux relatif aux îles éparses du canal de Mozambique ainsi qu’à l’île Tromelin ne faisait même plus l’objet de discussion. Force est donc de conclure que les accords du 2 avril 1960 ne profitaient pour l’essentiel qu’à l’ancienne puissance colonisatrice.
Devant cette évidence, après les graves émeutes de 1972 qui ont entraîné l’élimination de Tsiranana de la scène politique, son successeur, le général Ramanantsoa s’empressa de demander au gouvernement français une renégociation des accords franco-malgaches du 2 avril 1960. Satisfaction lui fut partiellement donnée.
Voilà, brièvement exposé, ce qu’il convient de retenir à l’heure de la célébration du cinquantenaire de la République malgache.

Eugène Rousse
Notes bibliographiques : Auguste Brunet, "300 ans de colonisation française à l’île Bourbon", Éditions de l’Empire français (Paris) ; Pierre Boiteau, "Contribution à l’Histoire de la nation malgache", Éditions Sociales (Paris-1958) ; Yves Benot, "Massacres coloniaux", Éditions La Découverte (Paris–1994) ; Alain Spacensky, "50 ans de vie politique ; de Ralaimongo à Tsiranana", Nouvelles Éditions Latines (1970) ; Annales de l’Assemblée nationale et du Sénat.


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