Mayotte

« Mayotte, terre d’émigration massive »

Les Mahorais quittent leur île par milliers

Témoignages.re / 8 avril 2013

Dans son dernier numéro, la revue du GISTI, “Plein droit”, donne un coup de projecteur sur l’évolution de la population de Mayotte. Son auteur, Antoine Math, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales, démontre que l’émigration est plus importante que l’immigration. Voici ces explications, avec des intertitres de “Témoignages”.

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« Le problème de Mayotte, c’est l’immigration massive ». Cette antienne répétée à l’envi par les médias et les responsables politiques de l’île pour expliquer sa situation difficile et les mauvaises conditions de vie de ses habitants ne résiste pas à une analyse sérieuse. Et si le problème de Mayotte n’était pas tant l’immigration que l’émigration ?

Dans les médias métropolitains, Mayotte est un sujet à la mode. Les reportages se caractérisent par une forte compassion face aux situations humaines dramatiques, mais ils sont aussi très superficiels, masquant une certaine paresse, ce qu’attestent d’ailleurs de nombreuses erreurs factuelles. Ils reprennent les clichés habituels soufflés par les responsables politiques et hauts fonctionnaires métropolitains quant aux raisons de la situation difficile de l’île. Sans se pencher sérieusement sur la situation réelle, ils ressassent toujours le même refrain : le problème de Mayotte, c’est l’immigration, évidemment qualifiée de massive .

“Le Monde”, qui a consacré récemment une enquête sur Mayotte, en offre une nouvelle illustration [1]. Annoncé en première page par une “Mayotte submergée par les migrants”, le dossier se poursuit par un article “La catastrophe migratoire à Mayotte” résumant le fil conducteur suivi par la journaliste. Dès sa parution, ce dossier a fait le miel des sites et blogs d’extrême droite, car Mayotte concentre toutes ses phobies : l’immigration et une île peuplée de musulmans, noirs, « polygames » , pauvres, assistés, coûteux…

Les Mahorais ignorés par la presse hexagonale

Dans la presse hexagonale, les Mahorais — les habitants de Mayotte ayant une carte d’identité française — sont la plupart du temps largement ignorés. Quand les reportages parlent des conditions de vie effroyables, de la pauvreté, des bidonvilles, c’est pour indiquer ou laisser entendre, contre toute évidence, que c’est le lot des seuls immigrés comoriens, voire des seuls «  clandestins  », que cette situation est finalement le résultat, pour ne pas dire la faute, de l’immigration. Or, une majorité des Mahorais partage aussi ces mauvaises conditions de vie, et ce, depuis très longtemps. Rappelons que dans cette île où, selon l’INSEE, 92% de la population vit sous le seuil de pauvreté métropolitain alors que le coût de la vie y est plus élevé, le niveau de vie moyen des Français nés à Mayotte (les Mahorais) est de 290 euros mensuels seulement (190  euros pour les étrangers) quand celui des Français non originaires de Mayotte est d’un montant «  métropolitain  », près de cinq fois supérieur [2].

Et si la presse parle des Mahorais, c’est en général pour évoquer la seule minorité relativement plus aisée, celle des élites dirigeantes, élus et fonctionnaires locaux mêlés, présentées comme responsables de nombreux dysfonctionnements. Il est en effet parfois difficile de faire des immigrés comoriens la seule cause de tous les maux. Il ressort en définitive qu’à Mayotte, tous les habitants, Comoriens et Mahorais, posent problème, sauf les métropolitains envoyés sur l’île et notamment ceux qui dirigent les administrations. L’article du “Monde” s’attarde d’ailleurs sur les courageux métropolitains travaillant sur place pour assurer le service public (éducation, santé) et souvent découragés face à l’ampleur des difficultés rencontrées et à la faiblesse des moyens. Mais, imputer tous les maux de Mayotte aux Comoriens ou, éventuellement, aux «  locaux  » permet aux reportages de rester totalement acritiques sur les actions et les politiques publiques menées sur cette terre placée sous la tutelle de la France depuis plus de 170 ans.

Traitement discriminatoire

Les reportages, au contraire, manquent rarement de rappeler les bienfaits apportés par la France, les efforts de l’État qui injecterait désormais 1 milliard d’euros par an, sous-entendant que Mayotte serait un puits sans fond pour les finances publiques. Cette antienne est d’ailleurs abondamment reprise par l’extrême droite. Même si ce chiffre d’un milliard d’euros était réel, il confirmerait la discrimination subie par ce territoire et ses habitants puisque la dépense publique (État, collectivités locales, Sécurité sociale) s’y élèverait à environ 4.700 euros par habitant alors que la dépense publique par habitant en France est de l’ordre de 17.300 euros, soit trois à quatre fois plus. Dit autrement, si la dépense publique par habitant était la même à Mayotte, elle devrait s’élever non pas à 1 milliard d’euros, mais à environ 3,7 milliards d’euros.

Dans le même registre de la France généreuse avec une terre ultramarine qui coûte très cher, les reportages se complaisent à répéter les discours convenus sur les immenses efforts consacrés à Mayotte dans le domaine de l’éducation ou de la santé. C’est certes exact en comparaison d’il y a deux ou trois décennies quand l’État se moquait bien de scolariser et vacciner les enfants de Mayotte. Mais ce qui n’est pas dit, c’est qu’on est très loin d’un traitement égalitaire. Ainsi, le niveau des dépenses d’éducation par élève est encore moitié moins élevé à Mayotte en comparaison des autres régions de France. Et le constat est peu ou prou le même en matière de santé. Les habitants pâtissent bien toujours des dispositions discriminatoires applicables à Mayotte pour les services publics et les transferts sociaux [3].

Les étrangers comme boucs émissaires

Préférant les clichés, en particulier sur les «  clandestins  » causes de tous les soucis, la presse ignore d’autres réalités. Puisqu’elle insiste sur les questions de migration et de démographie, en particulier sur l’ «  immigration massive  » ou l’ «  invasion  » des Comoriens, elle devrait logiquement informer honnêtement, à partir des données également disponibles dans les recensements de l’INSEE, sur la forte hémorragie de Mahorais fuyant les conditions économiques et sociales. Or, pas un mot ou presque n’est dit sur cette émigration, pourtant environ deux fois plus importante que l’immigration, signe d’un profond malaise et de problèmes économiques et sociaux qui ont peu à voir avec l’immigration. Le mouvement social massif qui a paralysé l’île pendant deux mois à l’automne 2011, autre sujet passé sous silence ou présenté comme une convulsion assez irrationnelle, est pourtant significatif [4].

Les grévistes, manifestants et syndicalistes ne s’y sont alors pas trompés : à aucun moment, l’immigration n’a été présentée comme un problème par les habitants mobilisés, ce qui contrastait avec l’habitude prise depuis des années par les décideurs nationaux et locaux de désigner les étrangers comme de faciles boucs émissaires, comme pour mieux masquer leurs propres défaillances face aux aspirations de la population locale.

Solde migratoire négatif

L’INSEE vient de communiquer les premiers résultats du recensement effectué en août et septembre 2012 [5]. Les résultats rendus publics à ce jour portent uniquement sur le comptage du nombre d’habitants et de logements, pour l’ensemble de l’île et pour chacune des communes séparément. Le premier objectif du recensement est en effet de fixer la «  population légale  » de l’ensemble des collectivités. L’enjeu est crucial pour les communes dont les dotations globales de fonctionnement versées par l’État sont fixées en fonction de cette «  population légale  ».

Tous les habitants d’une collectivité locale sont comptés dans la population légale et finalement tous comptent lors de la détermination des moyens alloués par l’État. Le recensement ne se préoccupe pas de la situation administrative des personnes recensées. Un étranger en situation irrégulière au regard du séjour à Mayotte fait partie de cette population légale et rapporte autant qu’un autre habitant à sa commune et au département.

Dans la première publication de l’INSEE sur le recensement, on y apprend que la population atteint désormais 212.645 habitants, en augmentation de 26.200 habitants depuis 2007, soit une croissance annuelle moyenne de 2,7 % par an. Cette croissance est forte, en comparaison de la métropole où elle est de 0,5 %, mais elle est en baisse très sensible en comparaison des périodes précédentes (tableau  1).


Tableau 1. Évolution de la population de Mayotte

Année du recensementPopulationCroissance annuelle (depuis le recensement précédent)
1958 23.364 -
1966 32.607 4,2
1978 47.246 3,1
1985 67.205 5,2
1991 94.410 5,8
1997 131.220 5,7
2002 160.265 4,1
2007 186.452 3,1
2012 212.645 2,7

Source  : recensements Insee

Pour l’instant, on n’en sait guère plus, mais le recensement de 2012 est loin d’avoir délivré toute sa richesse. L’INSEE, comme lors du précédent recensement de 2007, présentera ultérieurement d’autres résultats permettant de mieux connaître l’île et son évolution, en particulier en analysant d’autres informations collectées lors du recensement, telles que l’âge, le sexe, le lieu de naissance, la nationalité, le lieu de résidence lors du précédent recensement, en particulier pour connaître les personnes ayant rejoint l’île récemment, la situation familiale, le niveau de formation, la connaissance de la langue, l’activité professionnelle, le type de logement, le confort et l’équipement du logement,  etc.

Avant de bénéficier des résultats plus détaillés, on peut déjà tirer un enseignement majeur, ignoré par la presse : le solde migratoire de l’île est très important… mais il est négatif ! La croissance de la population est imputable au solde naturel, c’est-à-dire aux surplus de naissances sur les décès, mais pas au solde migratoire, bien au contraire. L’émigration y surpasse l’immigration, ce qui était déjà constatable avec les résultats du recensement de 2007 (tableaux  2 à  4).

Grâce aux questionnaires du recensement 2007, les personnes non présentes à Mayotte en 2002, mais présentes en 2007 — c’est-à-dire ayant migré à Mayotte — sont connues. Elles étaient 15.358 en 2007, soit 9,6 % de la population de 2002 (tableau 2). Environ 6.500 venaient d’autres parties du territoire français, parmi lesquels figurent surtout les nombreux métropolitains — fonctionnaires, enseignants et professionnels de santé — qui viennent y travailler pour quelques années, avant d’être remplacés par d’autres. L’immigration venant de pays étrangers sur les cinq années représente 8.800 personnes (dont environ 7.000 des Comores), soit 5,5 % de la population de 2002.

5,5 % sur cinq ans, c’est important, mais parler d’invasion ou d’immigration «  massive  », comme on le faisait déjà en 2007, est excessif.


Tableau  2. Immigration à Mayotte entre  2002 et  2007 
- Personnes de plus  de 5 ans présentes à Mayotte en 2007, mais non résidentes en 2002

EffectifEn % des personnes de 5 ans ou plus en 2007 (148.793)
Total 15.358 10,3
dont venant d’ailleurs sur le territoire national 6.538 4,4
dont venant de l’étranger (ou non déclaré) dont : 8.820 5,9
- venant des Comores 7.023 4,7
- venant de Madagascar 927 0,6
- venant d’ailleurs à l’étranger (ou non déclaré) 870 0,6

Source  : Insee – recensement 2007

Entre  2002 et  2007, le solde naturel (les naissances moins les décès) a été de 33.100 selon l’INSEE (tableau 3). Sans l’effet des migrations, la population serait passée de 160.265 personnes en 2002 à 193.365. Or, la population recensée étant de 186.452 en 2007, le solde migratoire a pu être ainsi estimé à environ -7.000 par l’INSEE, soit un solde migratoire de -0,9 % par an. Appliqué à la France entière, un tel solde signifierait que, chaque année, la France perd environ 550.000 habitants du seul fait des mouvements migratoires (alors que le solde migratoire y est positif, plutôt proche de 100.000).


Tableau  3. Évaluation du solde migratoire entre  2002 et  2007

Naissances (entre  2002 et  2007) 37.250
Décès (entre  2002 et  2007) 4.150
Solde naturel (naissances — décès) 33.100
Solde migratoire (immigration — émigration) [6] -6.913

Source : Insee — recensements 2002 et 2007 et données d’état civil (naissances et décès)

De ces résultats sur le solde migratoire et sur le nombre de personnes ayant immigré sur le territoire, l’INSEE a pu en déduire le niveau de l’émigration de Mayotte, c’est-à-dire le nombre de personnes sur l’île en 2002 et l’ayant quitté en 2007 (sans y décéder), soit environ 22.000 personnes ou 13,9% de la population de 2002 (tableau  4).

Si on écarte les métropolitains présents en 2002 et repartis en 2007, et qu’on peut estimer à environ un quart du total (en faisant l’hypothèse que le nombre d’arrivées a été égal aux départs), les chiffres du recensement de 2007 permettent de conclure qu’environ 16.000 habitants de l’île l’ont quittée entre  2002 et  2007, soit environ un dixième de la population présente en 2002. Un niveau près de deux fois plus élevé que l’immigration en provenance de l’étranger. Si la presse qualifie l’immigration de «  massive  », comment devrait-elle alors qualifier l’émigration ?


Tableau  4. Émigration de Mayotte entre  2002 et  2007 - 
en  % de la population totale en 2002 (160.265)

Émigration entre  2002 et  2007 [7] 22.271 13,9
- dont métropolitains repartis (estimation) [8] 6.500 4,1
- dont Mahorais (estimation) [9] 15.771 9,8

Source : Insee (recensements)

Ces résultats tirés des recensements sur la période 2002-2007 se confirment pour la période 2007-2012 même si, à ce jour, nous savons uniquement que le nombre d’habitants a crû de 26.000 personnes depuis 2007 pour atteindre 212.645 en 2012. Le service statistique dispose aussi des données d’état civil sur les naissances et les décès, mais elles n’ont pas été rendues publiques avec précision.

À partir de sources diverses sur le nombre de naissances et de décès, le solde naturel (naissances – décès) peut seulement être estimé entre 28.000 et 34.000 sur la période, ce qui permet de déduire que le solde migratoire de Mayotte est resté négatif, entre -2.000 et -8.000 habitants entre  2007 et  2012. L’INSEE n’ayant pas encore publié les résultats sur l’immigration (les personnes de plus de 5 ans en 2012 qui n’étaient pas résidentes en 2007), en déduire précisément le niveau de l’émigration n’est pas possible.

Dans l’attente de ces données, si on fait l’hypothèse que l’immigration est restée au niveau atteint durant la période 2002-2007, alors l’émigration de Mahorais hors de l’île (hors départ de métropolitains) peut être estimée entre 12.000  et 18.000, c’est-à-dire que 7 à 10 % de la population locale présente en 2007 seraient encore partis depuis [10]. Depuis 10 ans, environ un cinquième des habitants de l’île présents en 2002 aurait donc émigré, un peu comme si 12 millions de personnes avaient quitté la métropole en une décennie. La conclusion s’impose : les départs hors de l’île sont toujours importants, bien plus «  massifs  » que les arrivées sur l’île.

Une émigration due à un profond malaise social

Cet exode important, qu’il s’agisse de jeunes diplômés mahorais partis étudier et qui ne reviennent pas, ou de familles mahoraises allant chercher une vie meilleure, traduit un fort malaise auquel aucune réponse satisfaisante n’est réellement apportée. Pour beaucoup, l’espoir réside manifestement dans un départ vers La Réunion ou la métropole. En votant avec leurs pieds, ces personnes expriment leur manque de confiance dans un avenir meilleur face aux promesses des décideurs politiques locaux et nationaux. Et pour cause. Le développement économique partagé, l’égalité des droits avec la métropole et les autres DOM et l’amélioration des conditions de vie de la majorité de la population ne font pas partie des urgences.

On comprend dès lors mieux le rôle joué par les discours sur l’immigration massive. Les responsables politiques locaux et nationaux se trouvent ainsi dédouanés à bon compte de leurs responsabilités. Désigner le Comorien comme bouc émissaire de tous les maux permet de détourner l’attention des problèmes économiques et sociaux de l’île, des carences de l’État social, des discriminations systémiques,  etc. La presse hexagonale participe de cette opération en relayant les clichés vendeurs sur l’immigration, présentée comme une «  catastrophe  ». Ainsi, les souffrances sociales vécues par la grande majorité des Mahorais restent ignorées, les aspirations des habitants de l’île sont passées sous silence, ce qui permet aux décisions les concernant de pouvoir continuer à se prendre loin d’eux, sans eux.

[1Enquête d’Élise Vincent parue dans l’édition du 28 décembre 2012.

[2INSEE, “Le revenu des habitants de Mayotte en 2005”, INSEE Infos n°28, février 2007, INSEE Mayotte.

[3Antoine Math, “Mayotte. Annexes : histoire, éducation, santé”, Chronique internationale de l’IRES, n°134, janvier 2012.

[4Antoine Math, “ Nouveau département, conflit social majeur. La révolte contre la vie chère à Mayotte- ”, Chronique internationale de l’IRES, n°134, janvier 2012 ; Mlaïli Condro “Manifs : les racines d’un grand malaise”, Upanga n°46, 10 novembre 2011 ; Tibo “ Mayotte, la révolte muselée ”, Courant alternatif n°214, novembre 2011.

[5Recensement : 212.600 habitants à Mayotte en 2012 ”, Mayotte Infos n°61, Insee, novembre 2012}.

[6Estimé par l’INSEE comme suit : population en 2007 (186.452) — population en 2002 (160.265) — solde naturel (33.100)

[7Estimée par l’INSEE : immigration (15.538) — solde migratoire (-6.913)

[8Estimée en faisant l’hypothèse que le nombre de métropolitains repartis entre  2002 et  2007 est égal au nombre de personnes venues d’ailleurs sur le territoire national, et ceci afin de remplacer les premiers (dans le cadre du renouvellement des fonctionnaires.

[9ibid

[10Avec une hypothèse d’immigration plus forte, l’émigration estimée serait encore plus importante. Les hypothèses et calculs pour ces estimations sur la période 2007-2012 sont disponibles sur demande auprès de l’auteur. Ces estimations pourront prochainement être confrontées aux données de l’INSEE.


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