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50 vérités sur Gabriel García Márquez -5-

Un article de Salim Lamrani

Salim Lamrani / 16 août 2017

En 1982, Gabriel García Márquez devient le premier Colombien à obtenir le Prix Nobel de littérature « pour ses romans et histoires courtes, où le fantastique et le réel sont combinés dans un monde tranquille de riche imagination, reflétant la vie et les conflits d’un continent ». Dans son discours d’acceptation, Gabriel García Márquez dénonce la tragique réalité politique et sociale latino-américaine

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Gabriel García Márquez a toujours affirmé ses opinions politiques progressistes. Il les a publiquement assumées : « [Mes détracteurs ont] réalisé des efforts constants pour diviser ma personnalité : d’un côté, l’écrivain qu’ils n’hésitent pas à qualifier de génial, et de l’autre, le communiste féroce […]. Ils commettent une erreur de principe : je suis un homme indivisible, et ma position politique obéit à la même idéologie avec laquelle j’écris mes livres ». Il déclarera également : « Je continue à croire que le socialisme est une possibilité réelle, que c’est la bonne solution pour l’Amérique latine ».

De 1967 à 1975, Gabriel García Márquez réside à Barcelone la plupart du temps et s’inspire de la figure du dictateur vénézuélien Juan Vicente Gómez pour rédiger L’automne du patriarche. En Espagne, l’écrivain colombien fréquente de nombreux intellectuels progressistes opposés à la dictature du général Franco.

En 1974, avec plusieurs intellectuels et journalistes, Gabriel García Márquez fonde la revue Alternativa en Colombie qui durera jusqu’en 1980. L’écrivain y publie des articles politiques sur la Révolution des Œillets au Portugal, s’intéresse à la Révolution Sandiniste, dénonce la dictature de Pinochet et exprime son soutien pour la Révolution cubaine.

En 1981, il profite d’une visite officielle de Fidel Castro en Colombie pour retourner dans son pays. Néanmoins, l’Armée et le Président Julio César Turbay Ayala l’accusent de financer la guérilla M-19. Alerté par des amis de son imminente arrestation, il parvient à obtenir l’asile politique au Mexique. Reconnaissant, il dira à ce sujet : « Il n’y a pas de meilleur service de renseignements que l’amitié ».

En 1982, Gabriel García Márquez devient le premier Colombien à obtenir le Prix Nobel de littérature « pour ses romans et histoires courtes, où le fantastique et le réel sont combinés dans un monde tranquille de riche imagination, reflétant la vie et les conflits d’un continent ».

Dans son discours d’acceptation, Gabriel García Márquez dénonce la tragique réalité politique et sociale latino-américaine : « Il y a onze ans, un des poètes illustres de notre temps, le Chilien Pablo Neruda, a illuminé cette atmosphère avec son verbe. Dans les bonnes consciences de l’Europe, et parfois dans les mauvaises également, les nouvelles fantasmatiques de l’Amérique latine, cette immense patrie d’hommes hallucinés et de femmes historiques, dont l’entêtement sans fin se confond avec la légende, ont surgi depuis avec plus d’énergie que jamais. Nous n’avons pas eu un instant de répit. Un Président prométhéen retranché dans son palais en flammes est mort en combattant seul contre toute une armée, et deux désastres aériens suspects et jamais éclaircis ont ôté la vie d’un autre au cœur généreux, et celle d’un militaire démocrate qui avait restauré la dignité de son peuple. Durant ce laps de temps, il y a eu 5 guerres et 17 coups d’Etat, et a surgi un dictateur luciférien qui, à notre époque, s’est rendu coupable, au nom de Dieu, du premier ethnocide d’Amérique latine. Pendant ce temps, 20 millions d’enfants latino-américains mourraient avant d’atteindre l’âge de deux ans, un total supérieur à ceux qui sont nés en Europe occidentale depuis 1970. Les disparus pour des motifs de répression sont presque 120.000, et c’est comme si aujourd’hui, on ne savait pas où se trouvent tous les habitants de la ville d’Upsala. De nombreuses femmes enceintes ont accouché dans des prisons argentines, mais on ignore toujours l’identité de leurs enfants ni l’endroit où ils se trouvent, car ils ont été clandestinement adoptés ou internés dans des orphelinats par les autorités militaires. Près de 200 000 femmes et hommes dans tout le continent sont morts, et près de 100 000 ont péri dans trois petits pays d’Amérique centrale pleins de bonne volonté, le Nicaragua, le Salvador et le Guatemala, car ils souhaitent le changement. Si cela avait eu lieu aux Etats-Unis, le chiffre proportionnel serait de 1,6 millions de morts violentes en quatre ans. Un million de personnes, soit 10 % de sa population, ont fui le Chili, pays aux traditions hospitalières. L’Uruguay, une minuscule nation de 2,5 millions d’habitants que l’on considérait comme le pays le plus civilisé du continent, a perdu en exil 20 % de ses citoyens. La guerre civile au Salvador a fait depuis 1979 un réfugié toutes les 20 minutes. Le pays que l’on pourrait constituer avec tous les exilés et émigrés forcés d’Amérique latine aurait une population plus importante que la Norvège. J’ose penser que c’est cette réalité démesurée, et pas seulement son expression littéraire, qui a mérité cette année l’attention de l’Académie suédoise des Lettres. […] Pourquoi l’originalité qui nous est admise sans réserves dans la littérature nous est-elle niée avec toutes sortes de soupçons pour nos tentatives si difficiles de changement social ? Pourquoi penser que la justice sociale que les Européens éclairés essayent d’imposer dans leurs pays ne peut pas être également un objectif latino-américain avec des méthodes distinctes dans des conditions différentes ? »

Salim Lamrani


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