Monde

Angola-Portugal : « le Portugal racheté par son ancienne colonie »

Le monde change de base : la plus ancienne puissance coloniale européenne sauvée par l’Angola

Manuel Marchal / 20 janvier 2012

Ce titre paru dans le mensuel “Africa Nouvelles” pourrait paraître provocateur. Il illustre pourtant une réalité, le rachat de pans entier de l’économie portugaise par des investisseurs de l’Angola, un pays qui a arraché son indépendance de l’ancienne puissance coloniale en 1975. Cette nouvelle relation est aussi liée à une mentalité. Les Portugais ont conscience que leur salut passe par le soutien de leurs anciennes colonies, cette prise de conscience a-t-elle atteint les dirigeants français ?

Dans son édito du 11 janvier dernier, "Témoignages" avait rappelé un enseignement de la crise asiatique de 1997. C’est parce qu’elle avait décidé de ne pas écouter l’Occident que la Malaisie avait sauvé sa monnaie et avait pu relancer son économie.
Dans une tribune libre publiée dans "Le Monde" daté d’avant hier, Mohamad Mahatir, l’ancien Premier ministre de ce pays a pu également constater que les recettes qu’à l’époque les Occidentaux préconisaient pour l’Asie, ne sont pas celles que ces mêmes Occidentaux s’appliquent alors que leurs économies sont en crise. Ce comportement est lié à l’héritage d’une hégémonie de plusieurs siècles, qui font croire aux Occidentaux que leurs valeurs sont forcément universelles, et qu’ils détiennent la solution infaillible. « Les jours de l’eurocentrisme sont comptés », affirme Mohamad Mahatir.
Les faits montrent qu’au moins un pays européen a déjà compris cette réalité, et qu’il tente de s’y adapter, c’est le Portugal.

Le premier empire colonial européen

Le Portugal a été à la direction du premier empire colonial européen, avant les Espagnols, les Britanniques ou les Français. Ses explorateurs ont planté le drapeau du Portugal sur tous les continents : Madère, les Açores, le Cap-Vert, le Brésil, l’Afrique australe, l’Afrique centrale, l’Inde, la Chine, les îles de la Sonde en Indonésie… et ils ont commencé à organiser la traite et l’esclavage. Ils sont ensuite rattrapés par les Espagnols. En 1494, sous l’égide du pape a lieu le premier partage du monde entre Occidentaux. L’Espagne et le Portugal s’attribuent chacun une moitié de la planète. La capitale du Portugal, Lisbonne, devient une des principales places commerciales du monde, car c’est là que sont déchargés les trésors pillés dans l’hémisphère portugais.
La puissance du Portugal alla ensuite en déclinant, mais l’implantation de la langue portugaise sur tous les continents rappelle quelles étaient les limites de l’empire portugais.
Le Portugal a été aussi le dernier empire colonial européen, car ce n’est qu’en 1975 que l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, Sao Tomé et Principe, et le Cap Vert arrachent leur indépendance. Le Portugal était également le dernier colonisateur de la Chine, car ce n’est qu’en 1999 que Macao a été rendue à son pays.

Le premier Européen sauvé par une ancienne colonie

Mais aujourd’hui, le Portugal est gravement touché par la crise. Il a dû solliciter une aide extérieure. La troïka FMI, Union européenne et BCE, également à l’œuvre en Grèce, lui a accordé en mai 2011 un prêt de 78 milliards d’euros en échange de sévères contreparties. Il y a notamment une politique de casse sociale, avec la remise en cause du Code du travail, la baisse des salaires des fonctionnaires et des retraites, hausse de la TVA et privatisation de pans entiers de l’économie.
Sont notamment concernés EDP et REN (équivalent d’EDF), l’audiovisuel public RTP et la compagnie aérienne nationale TAP, sans compter plusieurs banques.
En novembre 2011, le Premier ministre du Portugal s’est rendu en Angola pour faire la promotion des entreprises publiques à vendre auprès d’investisseurs angolais potentiels. Les capitalistes de l’ancienne colonie détiennent déjà plus de 3% de la valeur boursière des entreprises cotées à Lisbonne.
La Société nationale d’exploitation des hydrocarbures d’Angola (SONANGOL) est sur les rangs pour acquérir la compagnie aérienne et la télé publique portugaises.
C’est donc une ancienne colonie qui est désormais un soutien indispensable pour une ancienne puissance coloniale. Ce changement de mentalité, le Portugal a réussi à l’opérer en allant se réconcilier avec l’Angola. Les dirigeants français semblent bien loin de cet état d’esprit, car ils entretiennent toujours l’illusion que la France est une puissance capable de dicter sa loi dans les anciennes colonies. C’est ce que montrent les coups de force en Côte d’Ivoire et la guerre en Libye.

Manuel Marchal

La fuite des cerveaux portugais vers l’Angola

Pressés de quitter une vieille métropole frappée de plein fouet par la crise, les jeunes Portugais émigrent en masse vers l’Angola, et son économie tirée par la croissance des revenus pétroliers.

Depuis le début de la crise financière en 2008, les estimations font état de 100.000 Portugais qui ont déménagé en Angola, indique Slate Africa. Ce journal révèle qu’en 2010, 25.000 Portugais ont demandé un visa d’immigrant aux autorités angolaises. Si cette tendance se poursuivait, alors la population émigrée portugaise en Angola retrouverait son niveau d’avant l’indépendance, soit 500.000. « Du jamais vu dans les annales post-coloniales », indique Slate Africa.

Des Occidentaux sortis de l’Histoire à cause de Sarkozy ?

Imaginerait-on Sarkozy aller en Algérie pour proposer aux investisseurs de ce pays de racheter EDF, Air France ou la Caisse des dépôts ? C’est bien le contraire qui se passe, avec le déclenchement d’une guerre en Libye dans l’espoir qu’elle puisse profiter à des investisseurs français qui veulent faire du profit.

De plus, quelle serait la réaction de l’opinion en France si elle apprenait que son chef d’État allait prospecter les investisseurs d’une ancienne colonie française d’Afrique pour vendre des actifs stratégiques ?

Le Portugal a depuis longtemps dépassé ce questionnement, et face à la réalité il a pris des initiatives. Dans son discours de Dakar, Sarkozy avait affirmé que l’homme africain n’était pas suffisamment entré dans l’Histoire, mais les faits sont en train de démontrer que la politique de Sarkozy est en train de faire sortir des Occidentaux de l’Histoire.

Comment l’opinion publique portugaise voit-elle l’arrivée en masse de ces capitaux angolais ?

Voici la réponse à cette question donnée hier sur les ondes de France-Inter par Olivier Bonamici, à Lisbonne.

« Les Portugais savent que leur pays est en récession et selon eux, le Portugal n’a pas d’autre choix que celui de s’ouvrir aux capitaux étrangers, notamment en provenance des pays émergents.
C’est, par exemple, le cas d’une entreprise chinoise qui, il y a un mois, a racheté EDP, l’entreprise portugaise d’électricité.

Le Portugal se tourne ainsi vers deux pays lusophones, le Brésil et donc l’Angola qui prévoit une croissance de 12% en 2012.
Pour l’opinion publique, c’est quand même un clin d’œil de l’histoire car l’Angola vole aujourd’hui au secours de son ancienne puissance coloniale !

Enfin, les Portugais se disent que vu le contexte actuel, ce n’est pas leur pouvoir d’achat qui va permettre de relancer la consommation. Et désormais, si une partie du commerce local survit, c’est aussi grâce à l’argent en provenance de l’Angola.

Il suffit de se promener sur l’Avenue de la Liberté, l’avenue la plus chère de Lisbonne : toutes les boutiques de luxe restent ouvertes grâce aux clients angolais (hommes d’affaires ou même étudiants car — et c’est là encore une ironie de l’histoire —, selon ces clients angolais, le luxe coûte moins cher aujourd’hui à Lisbonne qu’à Luanda, la capitale angolaise ».



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