Monde

Destitution de Dilma Rousseff : un « coup d’État institutionnel »

Laurence Cohen sur Public Sénat

Témoignages.re / 1er septembre 2016

Laurence Cohen a fait partie des jurés du Tribunal international pour la démocratie au Brésil qui a condamné symboliquement la destitution de Dilma Rousseff au mois de juillet. La sénatrice PCF est l’un des plus fervents soutiens au niveau international de la dirigeante brésilienne.

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Dilma Rousseff, présidente élue du Brésil. « Tous les gouvernements démocratiquement élus devraient s’inquiéter de ce qui se passe au Brésil », souligne Laurence Cohen.

Dans une tribune publiée il y a quelques semaines dans Le Monde et signée par de nombreux parlementaires écologistes et communistes, elle a d’ailleurs estimé que Dilma Rousseff était victime « d’une basse manœuvre parlementaire ».

Dilma Rousseff devrait être officiellement destituée ce soir lors d’un vote final au Sénat. Pourquoi estimez-vous que cela n’est pas justifié ?

J’ai participé au mois de juillet au Tribunal international pour la démocratie au Brésil. Pendant deux jours, nous avons examiné les faits reprochés à Dilma Rousseff : nous avons travaillé comme un vrai tribunal, avec des avocats, des juristes, une accusation et une défense. Nous avons constaté que cette procédure constitutionnelle d’impeachment était infondée parce que les accusations de crime de responsabilité ont été lavées de tout soupçon par une commission d’enquête indépendante. Et les accusations de corruption sont injustifiées : d’ailleurs Dilma Rousseff n’est citée dans aucune affaire contrairement à ceux qui l’accusent, qu’ils soient au gouvernement ou au Parlement. La majorité d’entre eux sont poursuivis pour enrichissement personnel. Tout cela me fait dire que cela est un coup d’État institutionnel. Je note que cela est une façon de faire relativement courante en Amérique Latine, comme cela a été le cas il y a quelques années au Paraguay ou au Honduras.

Il est reproché à Dilma Rousseff d’avoir camouflé l’ampleur du déficit en faisant incomber certains frais à des banques publiques et d’avoir engagé des dépenses sans le feu vert du Parlement… Ce ne sont pas des accusations valables ?

Cette pratique de pédalage fiscal est une pratique utilisée au Brésil. Chaque pays a des pratiques en termes de gestion. Et cette pratique est utilisée aussi bien par les présidents que par les élus des régions, etc. Et il n’y a pas eu d’enrichissement personnel ni de preuve que cela ait servi à des affaires de corruption. Cela a été utilisé dans un système de gestion qui a permis à Dilma Rousseff de poursuivre la politique sociale pour laquelle elle a été élue et réélue en 2014. C’est un comble : voilà une présidente qui a un programme électoral qui promet une politique sociale, qui tient ses engagements et qui est évincée du pouvoir par la droite réactionnaire. Dans d’autres pays, certains ne tiennent pas leurs promesses et restent au gouvernement tout le temps de leur mandat… Ce que je trouve normal d’ailleurs, c’est le suffrage universel.

Alors quelles sont pour vous les vraies raisons pour lesquelles Dilma Rousseff est poursuivie ?

Dilma Rousseff a été réélue en 2014 par 54 millions de suffrages. Ses choix, comme elle l’avait annoncé dans son programme, ont permis de sortir de la pauvreté 43 millions de personnes. Ce qui se passe au Brésil est pour moi un déni de démocratie : le suffrage universel a parlé et une caste de privilégiés veut le remettre en cause. L’argent pollue le pouvoir. Cette situation montre que les intérêts de quelques nantis restent privilégiés au Brésil : Dilma Rousseff a voulu utiliser une partie des finances de l’État pour protéger les plus fragiles, et cela déplaît. Michel Temer qui est président intérimaire [NDLR : l’ancien vice-président de Dilma Rousseff a précipité sa chute] va devenir président du Brésil pour de bon mais il n’a aucune voix du peuple. Tout cela montre un grand mépris du peuple brésilien dans la 8e puissance mondiale. C’est grave pour l’Amérique latine mais aussi pour l’ensemble des peuples du monde. Je fais le lien entre ce qui se passe au Brésil et ce qui s’est passé en Grèce, où le peuple avait voté contre l’austérité, mais se l’est fait imposer par Bruxelles. Je me rappelle aussi du résultat du référendum sur le Traité constitutionnel européen : le peuple avait dit non, et finalement les traités ont été votés par les différents gouvernants.

La France ne va pas condamner cette destitution : c’est le sens du courrier que vous a adressé Jean-Marc Ayrault au début du mois d’août…

Je suis atterrée. Il y a au Brésil un coup d’État feutré qui se passe dans les salons parlementaires avec des cinquantenaires blancs qui font la pluie et le beau temps dans l’indifférence internationale quasi générale. François Hollande n’a pas tenu ses promesses sociales au niveau intérieur et j’attendais autre chose au niveau international… Mais il ne soutient pas Dilma Rousseff au nom du principe de non-ingérence. Le gouvernement français manque cruellement de courage. Je n’ai pas les tenants et les aboutissants de cette décision, mais comme je vous l’ai dit, l’argent semble polluer le pouvoir. A moins que l’on me démontre l’inverse, on fait visiblement passer les intérêts économiques avant la démocratie et le choix des urnes. Tous les gouvernements démocratiquement élus devraient s’inquiéter de ce qui se passe au Brésil.


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