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« En 2014, la faim est toujours d’actualité »

Droits humains

Céline Tabou / 11 septembre 2014

Olivier De Schutter, ex-rapporteur spécial de l’ONU, a dénoncé dans une interview accordée au magazine « Le Point », « l’inertie du système agricole mondial », assurant que « le droit à l’alimentation est encore une fiction ».

Près de 842 millions d’êtres humains dans le monde, soit approximativement une personne sur huit, sont victimes de faim chronique entre 2011-13. Selon les Nations Unies, ils n’avaient pas assez à manger pour mener une vie saine et active.
Pour l’ancien rapporteur, la famine « tue plus que le cancer, la guerre ou les catastrophes naturelles ». Ce dernier a assuré qu’"en 2014, la faim est toujours d’actualité. Plus d’un milliard de personnes souffrent de sous-alimentation. Deux milliards de plus sont mal nourries. En parallèle, on dénombre 1,3 milliard d’individus en surpoids ou obèses. Cherchez l’erreur ! ».

La planète peut produire suffisamment de nourriture

L’erreur pour le coprésident d’Ipes Food « quand on sait que la planète pourrait produire largement assez pour nourrir tout le monde ». L’Ipes Food est le regroupement d’experts souhaitant analyser et préconiser des mesures pour lutter contre la famine. Pour cela, il est indispensable que « de réinvestir dans l’agriculture, mais pas n’importe laquelle. Celle entre les mains des petits producteurs, qui souvent font appel à une main-d’œuvre familiale, dans les pays où la productivité est la plus basse ».
Pour l’ancien rapporteur des Nations Unes, les solutions proposées dans les Objectifs du développement durable (en remplacement des Objectifs du millénaire, NDLR) « vont dans le mauvais sens ». Parce qu’elles prônent « les vieilles recettes de la libéralisation des produits agricoles, qui ont prouvé qu’elles échouaient ». Ce dernier a déploré la libéralisation qui met « en concurrence les agricultures du monde entier, sacrifier les moins compétitives et encourager une agriculture focalisée sur l’exportatrice plutôt que sur les cultures vivrières ».
Pour ce dernier, il est nécessaire d’aller vers « un rééquilibrage entre les marchés internationaux et locaux, qui ont été sous-développés ». Il y aurait une contradiction entre la volonté de lutter contre la famine et le développement du commerce international qui remet en question les petites structures agricoles, permettant d’arriver à l’autosuffisance alimentaire d’un bon nombre de pays sous développer.

« Le droit à l’alimentation est une fiction » car « nous vivons dans un monde qui, si l’on gérait adéquatement nos ressources, pourrait nourrir pratiquement deux fois la population de la planète ». En effet, la Planète produit près de 4 500 kcal par personne et par jour, ce qui représente deux fois plus que les besoins journaliers de 7 milliards d’habitants.

Supprimer les monopoles céréaliers

Les raisons de cet accaparement des ressources proviendrait des principales entreprises céréalières qui monopolisent le commerce international. « Leur poids est encore plus excessif dans certaines régions. Cela entraîne des rapports de force extrêmement inégaux dans les chaînes alimentaires, du producteur au consommateur », a expliqué Olivier De Schutter. Ce dernier préconise le renforcement des organisations paysannes « face à leurs intermédiaires, c’est un tabou dont on ne parle jamais dans les sommets internationaux ».
D’autant plus que les prix augmentent sans rapporter aux paysans, cependant en cas de baisse des prix, leurs revenus diminuent. Une inégalité cautionnée par des institutions internationale et organisées par les céréaliers, car les coopératives peuvent permettre le renforcement de « leur pouvoir de négociation, à mieux choisir leurs acheteurs. Il faut aussi qu’ils soient mieux informés des prix auxquels ils peuvent prétendre ».

Olivier De Schutter assure que la malnutrition ne concerne pas seulement les pays du Sud, mais des Etats développés comme les Etats-Unis, où l’écart se creuse entre la qualité du régime alimentaire des plus riches et des plus pauvres. Le rapporteur explique que dans les pays développés, « les groupes sociaux les moins favorisés et les moins bien logés sont les moins bien alimentés », très souvent victimes de diabète, cholestérol. Raison pour lesquels ce dernier tient à surtaxer les produits trop gras, trop sucrés et trop salés, afin d’en décourager la consommation.

Pour conclure, il a assuré que les décisions prises par les institutions internationales « le sont en faveur des lobbys, et non des populations. Le seul obstacle, au fond, n’est pas technique. Il est de nature politique ».


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