Monde

L’aide humanitaire et l’État islamique

Rapport de crise d’IRIN et du HPG

Témoignages.re / 11 février 2015

Les médias occidentaux n’ont commencé à parler du groupe autoproclamé État islamique (EI) qu’en juin, lorsque les djihadistes ont pris le contrôle de la ville irakienne de Mossoul. Il était pourtant déjà présent en Irak depuis une dizaine d’années au moins, sous différentes formes.

L’EI en tant que groupe a fait valoir sa première revendication territoriale en Irak début janvier 2104 en s’emparant d’une partie de la ville de Fallouja, dans la province d’Anbar, dont les forces de sécurité du gouvernement s’étaient retirées après des heurts avec les dirigeants locaux au sujet du démantèlement de camps de manifestants pro-sunnites. À partir de janvier, des cellules de l’EI utilisant Anbar comme base ont progressé vers le nord et l’est, pour prendre les provinces de Ninive, de Diyala, de Salaheddine et la ville de Bagdad. Le groupe a officiellement pris le contrôle de Mossoul en juin, puis de Tikrit quelques jours plus tard. Depuis la chute de Mossoul, l’EI et d’autres groupes d’opposition armée affiliés, dont des baathistes, des milices tribales et des membres de l’ancien régime et de l’armée, se sont emparés de vastes secteurs des gouvernorats de Ninive, de Salaheddine et de Diyala et des villes de Mossoul, Tikrit, Tal Afar, Baïji, Quayyara, Sinjar, Souleimane Bek, Rashad, Hawija, Riyadh, Fallouja et Saqlawiyah.

Les lignes de front changent presque quotidiennement, il est donc difficile de savoir exactement quels territoires sont sous la coupe de l’EI. Les Nations Unies estiment cependant que 3,6 millions de personnes vivent dans des zones contrôlées par l’État islamique et les groupes armés affiliés. Dans ces régions, les besoins sont particulièrement élevés et l’accès à l’aide humanitaire et aux biens de première nécessité est extrêmement difficile. En raison de la complexité de la situation sécuritaire, seule une poignée d’organisations humanitaires internationales intervient en Irak en dehors du Kurdistan.

L’aide arrive-t-elle à destination ?

Si la présence de l’EI est l’une des principales entraves à l’accès, cela fait cependant plusieurs années que l’insécurité empêche les travailleurs humanitaires étrangers et leurs organisations de se rendre dans de vastes zones d’Irak. Les organisations internationales ont par ailleurs tendance à rester à l’écart des territoires considérés comme étant sous la coupe de l’EI ou d’autres groupes associés par crainte d’avoir des ennuis avec la législation antiterroriste aux États-Unis et en Europe. Pourtant, malgré l’idée qu’il ne faut pas s’aventurer dans ces secteurs, toute l’aide internationale n’est pas bloquée et les agences des Nations Unies et d’autres organisations internationales travaillent avec des organisations locales pour apporter de l’aide humanitaire à des familles irakiennes déplacées et des réfugiés syriens.

Des partenaires locaux acheminent de l’aide, bien qu’en petites quantités, à Al Obaidi (également appelé Al Qaïm), un camp de réfugiés syriens dans la province d’Anbar. 
Les Nations Unies n’ont pas accès au camp depuis juin en raison de la présence de l’EI dans les environs. Le Programme alimentaire mondial (PAM) et d’autres agences ont fourni des colis de nourriture, des trousses d’hygiène, des latrines préfabriquées et de l’eau au camp d’Al Obaidi et dans les environs, souvent via des itinéraires logistiques et des partenariats locaux établis à l’ouverture du camp en juin 2013, avant que l’EI prenne le contrôle du secteur. La plupart des organismes travaillant dans cette région sont des ONG immatriculées en Irak, mais certaines ONG internationales interviennent elles aussi dans la province d’Anbar. Pour faciliter l’acheminement de l’aide, les grandes organisations humanitaires internationales passent par des individus qui ont des relations et peuvent servir de médiateurs auprès de l’EI. Le personnel des organisations internationales et des Nations Unies n’intervient pas directement dans ces zones et l’aide est distribuée dans des sacs noirs dépourvus de logo. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a fourni des vaccins, des médicaments, des instruments chirurgicaux et d’autres matériels aux centres de santé de plusieurs villes sous le contrôle de l’EI. La Société iraquienne du Croissant-Rouge continue de distribuer de l’aide à Mossoul, où elle a conservé une antenne, et dans les gouvernorats de Salaheddine, Anbar et Kirkouk.

Les habitants et les fonctionnaires vivant dans les zones contrôlées par l’EI ont rapporté avoir vu très peu d’aide internationale, mais cela peut s’expliquer par le fait que les logos ont été supprimés et que les représentants de l’EI participent directement à la distribution de l’aide ou s’en attribuent le mérite.
 
« [Les organisations internationales] passent par des ONG partenaires locales, a dit un habitant de Mossoul à IRIN. C’est dur et difficile pour les partenaires, mais ils le font très discrètement et ils travaillent sous une fausse identité. Ce sont des groupes locaux qui ont de bons contacts avec les réseaux tribaux arabes et ils sont parfois alliés à des tribus arabes locales ».

Le responsable d’une ONG locale basée à Tikrit a expliqué ces relations :

« Nous avons des bénévoles qui travaillent dans des zones contrôlées par Daaesh [nom arabe de l’EI] et Daaesh les laisse tranquilles, car ils ont des activités humanitaires et aident la population [...] Nous n’avons pas de problème pour travailler, le seul problème ce sont les logos des organisations qui nous envoient les fournitures humanitaires. Il ne faut pas qu’il y ait de logo pour que Daaesh les accepte. S’ils voyaient les logos, ils ne les laisseraient pas passer et ils causeraient des ennuis aux bénévoles et interdiraient la distribution de ces articles à la population. »

Bien que le discours de l’EI soit clairement antioccidental, son degré d’opposition aux organisations humanitaires ou au travail humanitaire en général est moins évident. Les meurtres des travailleurs humanitaires Alan Henning, David Haines et Peter Kassig semblent avoir été motivés par l’action militaire de leurs pays d’origine plutôt que par leur profession. Contrairement à d’autres groupes extrémistes comme les Taliban, l’EI a mené des campagnes de vaccination contre la polio en Syrie.

L’expérience d’Al Obaidi et, dans une certaine mesure, de Mossoul peut laisser penser que le groupe ne rejette pas automatiquement toute collaboration avec des acteurs humanitaires, tant que certaines conditions sont respectées, comme l’absence de logo et de personnel international. L’aide humanitaire sert d’ailleurs les objectifs plus larges du groupe. L’EI sait qu’il doit aider les communautés vivant sur les territoires qu’il contrôle s’il veut gagner leur soutien. Il met donc à profit son rôle d’intermédiaire dans la distribution de l’aide pour donner l’image d’un groupe qui ne mène pas uniquement une lutte armée, mais subvient également aux besoins des populations vivant sous sa coupe.

Grâce à son habile département médias, Al Hayat, l’EI diffuse des vidéos montrant des distributions de nourriture et de matériel médical et d’autres services de soutien. Les distributions de denrées alimentaires semblent bien organisées, avec des guichets d’inscription et des files d’attente. Certains sacs portent la mention « Département des secours de l’EI ». Pour démentir les affirmations selon lesquelles l’accès des denrées à Mossoul serait bloqué et que ses habitants souffriraient de la faim, l’EI a publié sur Twitter des photos de rayons de supermarchés remplis de nourriture et de chats en train d’être nourris. IRIN n’a cependant trouvé personne ayant reçu de l’aide de ce « Département des secours de l’EI ». Au contraire, la plupart des personnes interrogées par IRIN ont dit que l’EI volait les habitants des territoires se trouvant sous son contrôle.

« Ils ne donnent rien, ils se contentent de prendre, a dit un travailleur humanitaire à Tikrit. Si quelqu’un a un camion d’aide dans la rue, ils vont lui demander de l’argent pour le laisser passer [...] Ils volent des voitures et attaquent des banques et maintenant ils commencent à piller les maisons abandonnées par la population alors peut-être qu’ils y trouvent de la nourriture et d’autres biens qu’ils donnent ensuite aux gens. »

« Lorsque l’EI a expulsé les chrétiens, les yézidis, les shabaks, les turkmènes et les chiites, ils se sont appropriés tous les biens de ces communautés : leurs fermes, leur nourriture, leurs vaches et leurs moutons, a ajouté un ancien habitant de Mossoul. Puis, après l’Aïd, l’EI a commencé à tuer les vaches et à distribuer de la nourriture aux habitants de Mossoul comme cadeau d’Aïd. La plupart des habitants de Mossoul ont refusé ce cadeau, car ils disaient qu’ils n’allaient pas manger ce qui appartenait à leurs amis expulsés. »

Malgré le décalage entre l’image que l’EI souhaite se donner et ce que les Irakiens ont dit à IRIN, la volonté apparente de l’EI d’accepter de l’aide humanitaire, bien qu’à certaines conditions, laisse entrevoir des possibilités de négociations pour un accès plus large et plus complet aux zones tenues par l’EI. Les organisations doivent cependant étudier avec prudence les risques encourus lorsqu’elles décident d’engager ou non un dialogue avec le groupe. Analyser leurs interventions passées dans d’autres conflits peut les aider à peser le pour et le contre.

Les négociations humanitaires d’hier et d’aujourd’hui

Travailler avec et par le biais de l’EI et d’autres mouvements d’opposition armés est indispensable pour avoir accès aux millions de personnes démunies en Irak. Pourtant, les interactions entourant l’acheminement de l’aide en Irak mettent les humanitaires extrêmement mal à l’aise. Même s’il est de leur devoir de distribuer l’aide de manière impartiale, en fonction des besoins, la crainte est réelle, en collaborant avec l’EI, de profiter matériellement au groupe sans le vouloir, de lui donner une légitimité non méritée aux yeux de la population irakienne et de prolonger le conflit et les souffrances. En outre, le fait que l’EI figure sur la liste des organisations terroristes et soit donc visé par les lois antiterroristes de nombreux pays peut exposer n’importe quelle organisation apportant de l’aide aux territoires sous son contrôle – ou négociant simplement dans le but d’acheminer de l’aide – à des sanctions juridiques.

L’EI étant réputé pour son extrême violence, il est risqué pour les organisations humanitaires d’avoir affaire à ce groupe et cela pourrait être mal vu aux yeux du public. Ainsi, pour des questions de droit, de réputation et de sécurité, les organisations humanitaires font preuve d’une extrême méfiance au moment d’interagir avec le groupe. Malgré ces préoccupations, la motivation essentielle des organisations humanitaires est d’apaiser les souffrances et de répondre aux besoins, où qu’ils se manifestent. Pour cela, elles doivent pouvoir obtenir et maintenir l’accès à toutes les populations vulnérables, même si cela passe par la négociation avec des belligérants, voire des groupes interdits.

Une récente étude du HPG sur les relations avec les Chabab en Somalie et les Taliban en Afghanistan pourrait fournir d’importantes leçons pour les organisations aux prises avec les difficultés pratiques, juridiques et éthiques liées aux négociations d’accès en Irak. Selon cette étude, le dialogue direct ou indirect avec les Chabab et les Taliban, de manière délibérée et dès le début, a été essentiel pour permettre un travail constant et sécurisé dans les territoires se trouvant sous leur contrôle. Dans les deux cas, les organisations d’aide humanitaire estimaient que leurs liens étroits avec les communautés et leur expérience – la majorité d’entre elles ayant été présentes pendant de longues périodes – avaient été essentiels pour négocier de manière efficace. Par exemple, l’engagement d’un dialogue structuré à plusieurs niveaux avec les Taliban et avec la population était important pour garantir la sécurité des travailleurs humanitaires et des habitants.

L’expérience de l’Afghanistan et celle de la Somalie montrent le besoin pour les organisations d’aide humanitaire de jeter les bases de futures négociations en Irak en prévision de conditions plus favorables et d’une clarification des risques juridiques et en matière de réputation. Cela nécessite une analyse approfondie du contexte, de bonnes compétences en négociation, une connaissance des principales parties prenantes et la capacité de garder un bon réseau de contacts. Les deux cas soulignent en outre le besoin d’une approche cohésive : la collaboration et la coordination entre les organisations humanitaires en ce qui avait trait aux négociations avec les acteurs non étatiques en Somalie et en Afghanistan étaient rares, tout comme le partage d’information sur les tactiques et stratégies de négociation. Cela a permis aux négociateurs les plus habiles de monter des organisations les unes contre les autres pour s’assurer des accords plus avantageux.

La situation en Irak est peut-être plus difficile, notamment parce que les organisations humanitaires n’avaient déjà pas accès à de nombreuses zones de l’ouest de l’Irak bien avant que l’EI en prenne le contrôle. Le conflit présente de multiples facettes et est ancré dans des situations géopolitiques complexes datant de plusieurs dizaines d’années. Il est donc extrêmement difficile de comprendre les relations entre les nombreux acteurs impliqués. Pourtant, malgré les restrictions d’accès, les organisations humanitaires internationales se sont constitué des réseaux de partenaires locaux qui ont continué à distribuer de l’aide. Comme dans d’autres conflits, toute négociation avec des groupes armés en Irak devra en grande partie être menée par ces partenaires locaux. L’une des principales leçons à tirer de l’Afghanistan est que si un tel transfert de responsabilité a lieu en Irak, il devra s’accompagner de plus de soutien, de conseils et de formations.

Les organisations humanitaires se sont déjà trouvées dans des situations similaires : les dilemmes et les casses-têtes soulevés par les négociations avec des belligérants sont aussi vieux que l’action humanitaire elle-même. De telles négociations ne sont jamais faciles et présentent souvent des dilemmes éthiques, opératoires et juridiques. L’expérience de l’Afghanistan et celle de la Somalie montrent que des organisations humanitaires ont réussi à apporter leur aide aux personnes démunies, même si un tel accès n’est jamais garanti et ne peut pas être maintenu sans un dialogue permanent.

Le droit international humanitaire (DIH) cherche à trouver un équilibre entre les intérêts militaires et sécuritaires des belligérants, y compris des groupes armés non étatiques, et le besoin d’alléger les souffrances. Pour cela, les organisations humanitaires doivent négocier avec les parties concernées pour avoir accès aux populations dans le besoin. Le DIH précise clairement que ces négociations ne donnent aucune légitimité à ces groupes. L’introduction de mesures antiterroristes ayant fait pencher la balance en faveur des intérêts militaires et stratégiques, ce dialogue ne peut pas se limiter aux groupes armés et doit également inclure les bailleurs de fonds afin de faire connaître les effets potentiellement négatifs d’une telle législation sur l’action humanitaire.

Il est rare que les organisations humanitaires discutent entre elles des négociations avec les groupes armés et qu’elles partagent leur expérience. Cela peut s’expliquer par leurs préoccupations pour la sécurité de leur personnel et des opérations et pour leur réputation. Une plus grande transparence est cependant nécessaire en ce qui concerne les risques et les compromis que présuppose tout dialogue avec un groupe armé. Si l’on se fie à l’expérience de l’Irak, les futurs conflits ne nécessiteront pas moins, mais plus de dialogue.

L’expérience de l’Afghanistan et celle de la Somalie montrent l’importance d’engager un dialogue avec les groupes armés non étatiques dès le début. Ces interactions ont plus de chances d’être efficaces si les organisations humanitaires ont une stratégie claire et des politiques coordonnées reposant sur des discussions franches et honnêtes avec les bailleurs de fonds sur les éventuels effets négatifs de la législation antiterroriste. Les leçons apprises en Afghanistan et en Somalie pourraient contribuer de manière utile au développement d’une stratégie de dialogue en Irak qui atténuerait les difficultés éthiques, juridiques et opératoires qui entourent les interactions avec des groupes comme l’EI.
 
Ce rapport de crise a été écrit par Eva Svoboda, chargée de recherche du Groupe de politique humanitaire (HPG), et Louise Redvers, journaliste à IRIN. Les opinions exprimées dans ce document sont celles des auteures et ne représentent pas forcément celles de l’ODI ou d’IRIN.

Les points clés

Malgré les besoins croissants en Irak, l’accès des organisations humanitaires internationales est extrêmement limité.

Une partie de l’aide parvient à atteindre des zones sous le contrôle du groupe qui se fait appeler État islamique, ce qui laisse penser que le groupe n’est pas totalement indifférent aux souffrances des civils se trouvant sous sa coupe.

Interagir avec l’EI est essentiel pour atteindre les populations dans le besoin, mais cela doit passer par une amélioration des conditions et une clarification des risques juridiques et pour la réputation des organisations.

Les organisations devraient maintenir un dialogue franc avec les bailleurs de fonds sur les mesures antiterroristes et leurs implications sur l’action humanitaire.


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