Monde

L’hégémonie du dollar peut-elle durer ?

Geoffroy Géraud-Legros / 20 janvier 2011

Dans l’optique du G-20 de 2011 qui se tiendra en France, les enjeux de la visite aux États-Unis d’Hu Jintao, président de la République populaire de Chine, sont considérables : quels seront, dans un système-monde en crise, les rapports entre les États-Unis, pouvoir mondial déclinant, et la Chine, puissance ascendante qui parvient à fédérer d’autres États émergents ?

Avenues de la capitale fédérale pavoisées aux couleurs américaines et chinoises, tapis rouge et revue de marines en grand uniforme : l’administration Obama n’a que rarement déployé ces fastes protocolaires à l’occasion d’une visite officielle. C’est que la visite d’Hu Jintao, président de la République populaire de Chine (RPC) depuis 2003, revêt un aspect décisif : elle s’inscrit dans la préparation du G-20, où la question de la politique monétaire globale et du rôle de Washington se pose de manière plus aiguë que jamais.

Politique de la planche à billets

Les États-Unis peuvent-ils gouverner seuls l’économie et les orientations monétaires du monde ? La politique de banque centrale de la première puissance mondiale constitue sans doute le point le plus « chaud » des relations sino-américaines contemporaines. Le point d’incandescence a été atteint après la décision prise par la Réserve fédérale (la “Fed”), banque centrale des États-Unis, d’imprimer 600 milliards de dollars en vue de pallier aux effets de la crise. Cette opération, baptisée « quantitative easing 2 » (QE2) permettra à la Réserve fédérale de New York de lancer une vaste campagne d’acquisition de bons du Trésor, à raison de 75 milliards de dollars d’achats mensuels. La mesure est considérée comme essentielle par Barack Obama, qui espère ainsi stimuler le crédit en déliant les bourses de banques qui craignent toujours de toucher à leurs réserves, et de faire repartir la consommation des ménages américains. En novembre dernier, le président des États-Unis a publiquement soutenu l’interventionnisme de la Fed, allant ainsi à l’encontre d’une tradition bien établie de neutralité affichée par la Maison-Blanche envers la banque fédérale, statutairement indépendante.

Washington au centre des critiques

C’est que les critiques étaient particulièrement virulentes : issue d’une décision non concertée, la stratégie américaine fait baisser le cours du dollar, au désavantage des États exportateurs, dont la Chine, le Japon, l’Allemagne et le Brésil. Les Allemands ont ouvert le feu, adressant aux États-Unis une leçon d’économie internationale lors du dernier sommet du G-20, tenu à Séoul en novembre dernier. Quelques jours plus tard, le vice-ministre des Finances de la République populaire de Chine, Zhu Guangyao, soulevait le problème de « l’irresponsabilité » des États-Unis en tant que « détenteur de la monnaie de réserve du monde ». Un rôle dominant sur le plan global qui, du point de vue chinois, a pour contrepartie « l’obligation de stabiliser les marchés ». La Fed, ajoute le responsable chinois, « ne prend pas en compte l’effet de l’apport de liquidités qu’elle met sur le marché ». Quelques temps plus tard, le ministre allemand des Finances enfonçait le clou. Dans une interview donnée au magazine “Der Spiegel”, Wolfgang Schäuble soulignait le paradoxe de la position américaine, qui consiste à « faire baisser artificiellement la valeur du dollar en ayant recours à la planche à billets », tout en « accusant la Chine de manipulation monétaire ». Allusion à la politique de pression exercée par les États-Unis sur la RPC pour obtenir de celle-ci une hausse de la monnaie chinoise, artificiellement sous-évaluée par Pékin selon les autorités américaines.

Y a-t-il une « guerre des monnaies »  ?

Une différence d’approche fort politisée aux États-Unis, où le thème de la « guerre des monnaies » est souvent invoqué pour expliquer les difficultés économiques que traverse le pays. Selon les tenants de la « guerre des monnaies », dont le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner, l’attitude chinoise justifierait une approche « punitive ».
Côté chinois, on nie l’existence même de la « guerre des monnaies » et l’on rejette toute responsabilité dans la crise que traversent les États-Unis. Selon le Premier ministre chinois, le déficit commercial des États-Unis s’explique par « la structure des échanges entre les deux pays » et non par la politique monétaire de la Chine. « La question du déficit ne devrait pas être politisée », précise Pékin, qui a réaffirmé à plusieurs reprises la possibilité d’un règlement du litige.

« Main invisible » contre multilatéralisme

Les États-Unis ont pour l’instant justifié les orientations de leur politique monétaire par des impératifs liés à l’économie nationale. « Le mandat de la banque Fédérale, mon mandat, consistent à développer notre économie », a martelé le président Barack Obama, pour qui toutefois cette préoccupation « n’est pas favorable qu’aux seuls États-Unis, mais au monde entier ». Un point de vue peu partagé par les pays émergents : « la dernière dévaluation concurrentielle », avertit la présidente brésilienne Dilma Rousseff, « a eu pour issue la Seconde Guerre mondiale ». A l’incertitude de la « main invisible » qui, selon les Américains, ferait rejaillir sur le reste du monde les bienfaits des mesures favorables à l’économie américaine, les pays émergents, accompagnés de l’Allemagne, mais aussi de la Russie qui souhaite « plus de multilatéralisme », préfèrent une approche de responsabilité partagée, actée et réalisée sur le plan institutionnel. La domination sans partage des États-Unis et de leur monnaie survivra-t-elle au G-20 ?

Geoffroy Géraud-Legros


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