Monde

Le destin de la Grèce (et demain, le nôtre ?)

Geoffroy Géraud-Legros / 18 juin 2011

La crise grecque fait vaciller tout l’édifice économique et monétaire européen. Elle souligne l’urgence d’inventer de nouvelles solutions pour sortir de l’ornière d’un modèle économique dont l’échec est chaque jour plus visible. “Témoignages” y consacre une série d’articles.

Scènes de révolte à Athènes, dont la violence évoque la vague d’affrontements urbains durement réprimée qui avait secoué le pays en 2008, à la suite de la mort du jeune Alexis Grigoropoulos, tombé sous les balles de la police lors d’un contrôle de routine. C’était alors la rébellion de la jeunesse précaire, lassée de vivre des maigres subsides de l’aide sociale et de petits contrats sans rapport avec la formation universitaire des nouveaux entrants dans le monde du travail. Aujourd’hui, après une année de rigueur vécue comme un calvaire matériel et comme une humiliation morale par la majorité des Grecs, les mouvements sociaux impliquent aussi des ouvriers, des fonctionnaires et des retraités. Le lieu des manifestations signale, s’il le fallait, le caractère désormais profondément politique du mouvement social qui secoue le pays. En effet, c’est sur la place Syntagma (Place de la Constitution), face au Parlement grec que s’exerce aujourd’hui la pression des manifestants, rassemblés par des mots d’ordre généralement hostiles au FMI et à la « ploutocratie ».

La ploutocratie en accusation

Par ce dernier terme, les Grecs désignent l’élite dirigeante, et plus particulièrement l’élite économique. Composée des grands patrons du bâtiment, de la bourgeoisie historique (armateurs) et de banquiers, celle-ci a été la grande bénéficiaire des transformations du pays au cours de la dernière décennie. Les mesures successivement mises en œuvre par le gouvernement de droite (Nouvelle démocratie), puis par les socialistes du PASOK ont largement favorisé la baisse des coûts du travail et l’évasion fiscale. Ainsi, on estime à 300 milliards d’euros — soit deux fois la dette du pays — les sommes placées à l’étranger par les plus riches. Un magazine grec a révélé l’existence de plus de 30.000 villas et palaces aux loyers non déclarés, ainsi que d’au moins un millier de yachts de haut standing, enregistrés comme « outils professionnels ». Autre fraude massive : les entreprises emploieraient au moins un demi-million de travailleurs non déclarés… creusement des inégalités qui ne tient pas à la seule collusion Etat-patronat, mais aussi à une contrainte structurelle : celle du passage à l’euro, qui, une fois éteintes les possibilités d’agir sur la monnaie, a fait du coût de la main-d’œuvre la seule variable d’ajustement.

Un sauvetage aux allures de diktat…

La victoire des socialistes panhelléniques du PASOK en 2009 avait été la conséquence directe des mouvements sociaux de décembre 2008. Mis face à la baisse brutale de popularité entraînée par les émeutes, et au mécontentement social croissant, le premier ministre conservateur Kostas Karamanlis avait pris la décision de dissoudre l’Assemblée nationale (Vouli), deux ans avant les échéances électorales. Les élections anticipées ayant donné une majorité absolue à la gauche, Giorgios Papandréou, dirigeant du PASOK depuis 2004 et fils du socialiste historique Andréas Papandréou, élu premier ministre après la chute de la dictature en 1974, prenait à son tour la tête de l’exécutif. Malgré la volonté affichée de mener une « politique keynésienne », et de rompre avec la corruption généralisée pratiquée au plus haut niveau de l’État. Des attentes vite déçues et définitivement ruinées par l’irruption de la crise de la dette, qui vit le PASOK s’incliner immédiatement devant les exigences combinées de l’UE et du FMI. Après les dégradations successives (22 novembre, 9, 16 et 22 décembre 2009) de la note du pays par les agences Fitch, Standards and Poor’s et Moody’s, suivies de sévères mises en demeure par la Banque centrale européenne, la Grèce annonçait au début de l’année 2010 un plan de rigueur destiné à « retrouver la confiance des marchés ». En mars 2010, un “plan de sauvetage” était arrêté par 16 États membres de l’Union européenne. Une aide principalement organisée autour de la France et de l’Allemagne, dont les banques sont les plus exposées dans la crise grecque, ainsi que du FMI. Souvent présenté comme un cadeau à un État mauvais gestionnaire, ce dispositif n’opère en réalité aucun transfert de capital dans les caisses grecques, mais garantit seulement que l’État pourra continuer d’emprunter.

… qui n’a fait qu’aggraver la crise

Malgré des dispositions symboliques visant le capital, telles que l’imposition de l’Église, plus gros propriétaire foncier jusque-là totalement exonéré d’impôts, qu’il est prévu de mettre à contribution en 2012, la contrepartie du plan consiste à pratiquer des coupes massives dans les « dépenses ». Entendre, les dépenses sociales. En parallèle, de nouveaux impôts ont été levés sur les classes moyennes ; une série de taxes frappant la consommation a été introduite. Le prétendu « sauvetage » a eu sur le pays les conséquences les plus graves : en 2010, la production industrielle a chuté de 9%, celle de la construction de moitié. Le PIB a baissé de 5%, et le chômage a explosé, atteignant les 14%, son plus haut niveau depuis un demi-siècle. Conséquences : le gouvernement est aujourd’hui incapable de payer les fonctionnaires. Certains universitaires voient leur rémunération réduite à 300 euros, et les hôpitaux demandent aux familles des malades de fournir les bandages, alcools, fil et de nombreux accessoires que les institutions ne peuvent désormais plus payer.

Inventaire de faillite

L’intervention de l’Europe et du FMI n’a guère eu en contrepartie d’effets sur la dette. Selon les estimations, celle-ci devrait atteindre 152% à la fin de l’année 2011. Acculé, le gouvernement grec n’assume toujours pas de choix de rupture, et s’est retourné vers les créanciers internationaux. Le nouveau plan, qui devrait rapporter 50 milliards de dollars, organise une série de coupes budgétaires et de privatisations, échelonnées jusqu’en 2015. La liste des biens privatisés fait figure d’inventaire de faillite et signerait en réalité, si elle était appliquée, la fin presque complète de la souveraineté grecque et la ruine définitive de sa société. On y trouve pêle-mêle l’ensemble des ports, des autoroutes, les services publics de l’électricité et de l’eau, le chemin de fer, les télécommunications publiques, les banques d’État, la loterie nationale et même de nombreuses îles. Derrière ces privatisations, prônées par le FMI et le gouvernement, qui y voient la seule manière de dégonfler la dette, se profilent des ventes à vil prix. Ainsi, la loterie nationale, qui rapporte 800 millions d’euros par an, ne serait vendue que pour deux milliards… Si le gouvernement parvient à imposer les nouvelles règles d’austérité, la « ploutocratie » sera une fois encore, la grande gagnante de la crise grecque.

( A suivre )


Les communistes grecs veulent un vrai changement de régime

Depuis le commencement de la crise, le parti communiste grec (KKE) est la seule formation politique à avoir connu une progression constante, tant en influence sur le mouvement social que dans les urnes. Aux élections municipales, le KKE a ainsi recueilli 11% des suffrages, score qui atteint entre 16 et 17% dans les régions peuplées de l’Ouest et du Nord et dans les villes industrielles du pays. Enregistrant un gain de 85.000 voix, les communistes sont les seuls à avoir accru leur audience. Le PASOK a de son côté perdu près d’un million d’électeurs, la Nouvelle Démocratie un demi-million, et l’autre parti à gauche de la gauche, le front électoral “Synapismos”, resté stable en pourcentage, a lui aussi perdu une part de son électorat, payant sans doute son rapprochement précédent avec le PASOK. Très impliqué dans les luttes en tant que telles et auprès du syndicat PAME, le KKE défend aujourd’hui une ligne critique vis-à-vis des manifestations inspirées par l’exemple espagnol, et privilégie, à « l’indignation », une démarche de transformation sociale radicale. « Que vaut l’exigence de démocratie si elle ne va pas de pair avec celle d’instaurer la démocratie sur les lieux mêmes du travail ? Voulons-nous un mouvement de refus silencieux où l’on remue les mains en l’air » ? demande l’un des porte-parole de l’organisation. « Les mots d’ordre tels que : non aux syndicats, non aux partis et de révolution sur les places publiques sont tout simplement réactionnaires. Les seuls mots d’ordre réalistes envers le peuple : rupture, renversement. Nous ne reconnaissons aucune dette ».

Geoffroy Géraud Legros


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