Monde

Le scandale des fraudes.

Afghanistan

Geoffroy Géraud-Legros / 13 octobre 2009

Les fraudes massives qui ont marqué le scrutin en Afghanistan rappellent à une vérité bien connue des Réunionnais : il n’y a pas de d’expression démocratique possible sans respect des droits des peuples.

« La fraude corrompt tout » ; les Réunionnais ont éprouvé plusieurs décennies durant la vérité de ce vieil adage. Comment ne pas se souvenir des dizaines de scrutins dont notre peuple a été spolié par la violence, par la tricherie, par l’intimidation pratiquées sous l’égide d’autorités républicaines dévoyées ? Le jeu politique réunionnais a longtemps été faussé par un pouvoir qui déniait aux citoyens les droits politiques élémentaires… sous prétexte d’une prétendue « défense de la démocratie » subordonnée à la « lutte contre le communisme ».
Ce n’est qu’au prix de combats acharnés que les Réunionnais ont fait leur entrée tardive en démocratie. L’actualité montre d’ailleurs que le maintien de ces conquêtes mérite aujourd’hui encore toute notre vigilance.
L’impact historique et social de la fraude dépasse l’usurpation des positions politiques ; le détournement systématique et cynique de l’expression populaire a des effets corrupteurs qui sapent les bases morales et juridiques des sociétés.
Le scandale des fraudes massives qui se déroulent en Afghanistan doit donc interpeller les Réunionnais. Dans un pays qui subit depuis plus de 7 années l’occupation de corps expéditionnaires étrangers venus renforcer la « démocratie », le détournement des opérations électorales constitue une violence contre le peuple Afghan. Elle vient s’ajouter aux bombardements, tortures et autres "bavures" qui font que la mission « civilisatrice » dont se targue l’occupant n’est en pratique pas plus légitime que celle du colonisateur d’hier.

Fraudes massives…

Après le scrutin du 20 août dernier, des estimations —immédiatement contestées— accordaient près de 55% des voix au Président sortant Hamid Karzaï, contre 27% environ à son principal rival, l’ex-ministre Abdullah Abdullah. Les enquêtes réalisées depuis la proclamation de ces résultats montrent une fraude d’une ampleur telle qu’elle ne permet pas de considérer comme fiables les ces premiers résultats. En effet, il apparaît qu’en de nombreux points, les résultats auraient été haussés de plus de 30%, en faveur du Président sortant. Déjà, immédiatement après la fin du scrutin, les observateurs mettaient en évidence des fraudes massives dans plusieurs centaines de points de vote, avec des résultats atteignant 100% pour ce dernier. Enfin, les enquêtes se font l’écho d’innombrables achats de voix, de distributions de bulletins pré remplis…

Le 11 octobre, le représentant spécial de l’ONU Kai Eide a admis, après bien des réticences, le caractère massif des fraudes, concédant qu’elles avaient eu lieu sur l’ensemble du territoire…et non point seulement, comme il l’avait précédemment affirmé, dans le Sud et dans le Sud-Est du pays.
Cette déclaration intervient au terme d’un long bras de fer entre le haut fonctionnaire et son adjoint, Peter Galbraith. Celui-ci avait critiqué les modalités du scrutin dès avant son ouverture, qui faisaient selon lui la part belle aux fraudeurs, particulièrement dans les zones reculées du pays. La confrontation entre les deux hommes avait été portée dans l’opinion publique avec le rappel de Peter Galbraith par le secrétaire général Ban-Ki-Moon, le 30 Septembre dernier. Après son limogeage, l’Américain avait contre-attaqué, accusant Kai Eide d’avoir « couvert » les fraudes au profit du candidat sortant Hamid Karzaï.

…pour asseoir un régime imposé.

Installé par Georges W Bush, le Président afghan ne dispose pas d’une faveur comparable auprès de l’administration Obama. L’homme d’Etat aurait ainsi procédé à des manipulations de grande envergure du scrutin dans le but de rester au pouvoir, face au « lâchage » des USA… ainsi qu’à une impopularité croissante au sein de la population. Aux yeux d’une large part de celle-ci, le chef de l’Etat s’est avéré incapable de rétablir l’état de droit, la sécurité, et des conditions de vie acceptables. Surtout, le pouvoir afghan contemporain a échoué à mettre fin à la guerre sur le territoire de l’Etat, sa souveraineté ne s’exerçant véritablement que sur la capitale, Kaboul, et sur ses alentours immédiats. Le reste du pays demeure aux mains de divers mouvements armés, dont les Talibans, évincés du pouvoir à la suite de l’intervention des USA et de leurs alliés en représailles aux attaques du 11 Septembre 2001. Seule la présence des armées de la Coalition dirigée par les USA permet aujourd’hui à ce gouvernement encerclé, délégitimé et blâmé pour sa corruption, de se maintenir. Or les troupes étrangères sont de plus en plus mal acceptées par le peuple afghan, qui subit les brutalités des combats, ainsi que les désastreux choix stratégiques des Etats-majors de la Coalition, à qui la vie des civils importe peu.

La démocratie ne peut naître de la domination.

Présentée sous le régime de la croisade du droit, l’expédition afghane tourne à l’enlisement, à la boucherie… et au brigandage, car la volonté des puissances coalisées de maîtriser les flux de matière premières perce jour après jour. Débutée sous l’égide des Nations Unies, la guerre d’Afghanistan voit se multiplier des dérapages dont la nature quasi-coloniale se révèle dans le traitement des prisonniers et des populations civiles, et dans l’emploi croissant de milices privées, d’une brutalité extrême.
Comment pourrait-on imaginer que la démocratie puisse naître dans pareilles circonstances ? L’histoire a pourtant prouvé, dans le monde décolonisé et à La Réunion qu’un exercice normal des droits fondamentaux ne pouvait éclore dans la répression et la domination.

Geoffroy Géraud


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