Monde

Le Tigre deviendra-t-il Dodo ?

Des modèles reposant sur l’apport de capitaux extérieurs s’effondrent

Manuel Marchal / 11 mars 2011

« The Celtic Tiger has now gone the way of the dodo » : cette expression familière dans la langue anglaise signifie que le modèle économique irlandais est en train d’être dépassé, obsolète. D’où cette expression assez imagée de la langue de Shakespeare : le Tigre celtique suit maintenant le chemin du dodo mauricien, une espèce disparue. C’est le jugement de Richard Aldous, historien britannique. Mais les manifestations contre la vie chère à Maurice montrent que le "Dragon" de l’océan Indien, ou encore le premier "Tigre africain" connaît lui aussi des difficultés.

En Irlande, un modèle vient de s’effondrer. Le pays était pourtant surnommé le Tigre celtique. Cette appellation faisait référence à une rapide et forte croissance, comparable à celle qu’avaient connu les quatre Dragons de l’Asie — Singapour, Corée du Sud, Hong-Kong et Taiwan — dans les années 80 et 90.
Pour l’Irlande, cette période s’est étalée des années 90 à 2001 avec des taux de croissance supérieurs à 6%. Plusieurs facteurs ont expliqué ce "miracle économique". En tant que pays le plus pauvre d’Europe occidentale, l’Irlande a pu bénéficier des fonds structurels européens afin de construire des équipements et de financer des formations. À cela s’est ajouté un très faible taux d’imposition des entreprises, un coût de production plus faible que dans les autres pays ouest-européens, un pays anglophone et un décalage horaire favorable, propice au travail avec les États-Unis.
Durant toutes ces années, le modèle du Tigre celtique était vanté auprès d’autres pays insulaires, et notamment La Réunion.
À partir de 2001, le Tigre a donné des premiers signes d’essoufflement.

L’impasse d’un modèle

Surviennent en effet les délocalisations vers d’autres pays de l’Union européenne où le coût du travail est encore moins élevé. Le coup d’arrêt à ce modèle a été donné par la crise financière. De pays d’immigration, l’Irlande redevient une terre d’émigration. La crise entraîne en effet une baisse brutale des recettes de l’État, et par conséquent le déficit explose, d’autant plus que le Gouvernement s’est porté garant des dettes des banques. Le Gouvernement impose alors un plan d’austérité sans précédent à la population. Il vient d’être sanctionné par une sévère défaite aux législatives. Voilà ce qu’est devenu le modèle qui était vanté auprès des Réunionnais, il laisse un champ de ruines.
Plus près de nous, un pays a connu au cours des dernières décennies une période de croissance elle aussi qualifiée de miracle. L’île Maurice est alors devenue le Dragon de l’océan Indien, ou de premier Tigre africain.
Parmi les facteurs qui expliquaient cette croissance, figuraient notamment un quota et un prix garantis pour la vente de sucre sur le marché européen, le bénéfice d’un accord commercial préférentiel avec l’Union européenne, le développement du tourisme de masse permettant à la classe moyenne européenne de se payer des vacances à Maurice, ainsi qu’un niveau de formation permettant l’émergence de services destinés à une clientèle internationale.

L’alternative du co-développement

Mais tout cela est remis en question. Depuis 2009, le sucre n’est plus vendu sur un marché protégé, et l’APE va se substituer à l’Accord préférentiel ce qui ouvrira le marché mauricien à la concurrence des produits ou des services fabriqués en Europe. Les avantages comparatifs dans l’industrie et les services sont maintenant battus en brèche par l’émergence de pays comme l’Inde ou la Chine. Quant au tourisme, il subit le contre-coup de la crise en Europe conjugué à la hausse des cours du pétrole : les Européens qui ont les moyens de partir en vacances ne peuvent plus aller aussi loin.
C’est dans ce contexte que surviennent les manifestations contre la vie chère et pour l’augmentation des salaires.
Face à cette crise, une alternative existe. Plutôt que de persister dans le modèle de la compétitivité à tout prix qui finit par accentuer les inégalités et la crise sociale, le co-développement propose au contraire d’utiliser les complémentarités des pays de notre région afin d’aller ensemble vers un développement harmonieux de nos peuples, en nous appuyant sur les nombreuses richesses que nous possédons.

Manuel Marchal


Un signe révélateur

Manifestement, le modèle du Dragon de l’océan Indien atteint lui aussi ses limites, c’est ce que soulignent les conditions de la première visite officielle dans notre île d’un Premier ministre mauricien. Qui aurait pu un jour imaginer que le chef du Gouvernement de l’île sœur se déplace à La Réunion sans être accueilli au moins par le Premier ministre de la République ?


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