Monde

« Lorsqu’on répand le bien autour de soi, le mal ne peut nous atteindre »

Témoignages de médecins cubains en poste à Haïti au moment du tremblement de terre

Témoignages.re / 8 février 2010

L’envoyée spéciale du journal cubain "Granma" relate les témoignages de plusieurs médecins cubains présents à Port-au-Prince lors du tremblement de terre du 12 janvier dernier. Voici le récit fait par ces acteurs du codéveloppement de la Caraïbe.

Même au milieu d’une situation catastrophique, le Cubain ne se départit jamais de sa verve. Lorsque que je demande comment les plus de 200 Cubains qui, à 16 h 53 ce jour fatidique du 12 janvier dernier, se trouvaient à Port-au-Prince ont pu survivre au séisme mortel, certains me répondent qu’il faut y voir la main de Dieu. D’autres, en souriant, me disent que c’est un hasard ou un coup de chance : « C’est comme ça quand on est né sous une bonne étoile… » Mais un fait demeure : la majorité d’entre eux n’en reviennent pas !
Les histoires fusent de toutes parts, chacune plus spectaculaire que la précédente. Lorsque je crois entendre le témoignage le plus invraisemblable, quelqu’un se pointe et me dit : « Mais ça, c’est rien, écoute celle-ci… » Et chaque fois, je n’en reviens pas. Alors, je vais, moi aussi, tenter d’expliquer pourquoi nous n’avons perdu aucun de nos concitoyens lors de ce séisme. Il y a d’autres explications, je sais, mais voici la mienne, toute personnelle : Lorsqu’on répand le bien autour de soi, le mal ne peut nous atteindre. La mort ne peut venir couronner tant de sacrifices et tous ces espoirs que nos coopérants ont semés en Haïti.

« Le sol se dérobait sous mes pieds »

Imaginez-vous en train de prendre votre douche et que la baignoire se mette soudainement à trembler. C’est ce qu’a vécu Raul, le professeur qui maintenant nous sert d’interprète auprès des Haïtiens ou qui nous guide dans les rues de Port-au-Prince, en nous trouvant un gîte où dormir ou une simple collation. Il va même jusqu’à nous suggérer quoi écrire dans cet article, comme pour démonter que le séisme, tout aussi puissant fut-il, n’est pas venu à bout de ses énergies.
Raul croit que c’est un miracle s’il est encore vivant. « J’ai senti que le sol se dérobait sous mes pieds, j’ai essayé de sortir de la salle de bains mais les secousses étaient si fortes que je ne pouvais avancer. Lorsque finalement j’ai réussi à le faire, la porte était coincée et je ne pouvais l’ouvrir. Ce furent des secondes d’horreur, j’ai pensé que jamais je m’en sortirais et que la pièce allait s’effondrer. Lorsque les secousses ont cessé, j’ai réussi à décoincer la porte, je me suis habillé et suis sorti à l’extérieur avec les autres camarades, pour demander de l’aide. On dit, dans les médias, que le tremblement de terre a duré une minute mais pour moi, il a duré 24 heures. »

Effondrée comme un château de cartes

Ariel Causa, qui est chargé des affaires consulaires à notre ambassade, rigole encore quand il pense à ce qu’il faisait au moment du tremblement de terre. On était en train de lui raser la tête ! Il raconte qu’entre chaque réplique, on a continué à le raser, et lorsque le travail a été terminé, il a demandé comment était sa coupe de cheveu. On lui a répondu : « On dirait qu’on t’a rasé la tête pendant un tremblement de terre ! »
Riselda Zayas, une infirmière originaire de Camagüey, l’a échappé belle. Elle raconte que ce jour-là, après avoir terminé son travail, elle est sortie pour aller acheter du pain, pour le déjeuner du lendemain, à la boulangerie la plus proche. Ce commerce est aujourd’hui en ruine. Elle en a encore les larmes aux yeux. Elle venait à peine de sortir de la boulangerie, dit-elle, que celle-ci s’est effondrée comme un château de cartes. La première chose qu’elle a faite, c’est de serrer dans ses bras une autre Cubaine qui se trouvait là, par hasard, jusqu’à ce que les secousses cessent. Toutes deux étaient saines et sauves.
Mais l’histoire la plus émouvante m’a été racontée par une autre compatriote, Idalmis Borrero, spécialistes en soins intensifs, une des premières, dans la résidence de la mission médicale, à soigner les Haïtiens qui y accouraient, paniqués. Cette femme, en apparence toute délicate, a véritablement des nerfs d’acier. Elle soignait, ce jour-là, un autre médecin cubain qui venait d’être opéré à un pied. Soudainement, l’armoire à pharmacie s’est brusquement effondrée à l’endroit même où elle se trouvait il y a quelques secondes. Ce local a été des plus durement touchés et ses structures ont été lourdement endommagées.

Trop de vies à sauver

« Le patient que je soignais ne pouvait poser son pied sur le sol. Lorsque la terre a commencé à trembler, nous avons tenté de sortir de l’immeuble. Il nous fallait emprunter un long couloir mais les secousses étaient si fortes que nous étions projetés sur les deux côtés du mur. Nous avons finalement réussi à sortir et je l’ai installé au milieu de la cour de façon à ce qu’aucun débris ne puisse l’atteindre.
- Est-ce que tu as été blessée ou est-ce que la blessure de ton collègue médecin s’est aggravée ?
« Non, il ne nous est rien arrivé et sa blessure n’a pas souffert. »
Mais l’aventure n’était pas terminée pour autant. Après avoir vécu un tel moment d’horreur et après avoir fait preuve d’un réel courage, cette Cubaine a commencé à soigner les dizaines d’Haïtiens qui accouraient, ensanglantés, avec leurs enfants dans les bras. Idalmis et le médecin cubain étaient les seuls, au moment du sinistre, à pouvoir donner les premiers soins à cet endroit. Et ils furent nombreux ceux qui vinrent, au cours de cette nuit d’horreur, y chercher secours. Aurait-il pu arriver quelque malheur à cette femme lors du tremblement de terre ? Certainement pas, il y avait trop de vies à sauver.

Leticia Martinez Hernandez


Kanalreunion.com