Monde

Olabiyi Babalola Joseph Yaï dénonce « l’égoïsme des États, en particulier les plus nantis »

"Alon filozofé" … !*

Témoignages.re / 6 novembre 2009

Son mandat de président du Conseil exécutif de l’UNESCO arrivant à terme, le professeur béninois Olabiyi Babalola Joseph Yaï dresse un premier bilan de l’expérience acquise dans cette fonction, pour la revue "shsregards". Il est convaincu que l’UNESCO a un rôle déterminant à jouer pour repenser la gouvernance mondiale,
À l’occasion de la célébration de la Journée Mondiale de la Philosophie autour du 19 novembre prochain sous l’égide de l’UNESCO, "Témoignages" publie ci-après des extraits de cet entretien, consacré en grande partie à la question de la gouvernance. Cette question est en effet essentielle si l’on veut réfléchir à notre vivre ensemble et transformer ses bases pour l’améliorer.
Lorsqu’on lit le regard critique que porte Olabiyi Babalola Joseph Yaï sur les rapports injustes entre les États les plus nantis avec l’UNESCO, on pense à ceux qu’entretient depuis la colonisation l’État français avec le peuple réunionnais au profit d’une minorité. Une telle gouvernance est le contraire de la démocratie et des principes de la République…

• Votre mandat de président du Conseil exécutif de l’UNESCO arrive à son terme. Cette expérience a-t-elle changé votre regard sur l’Organisation ?

- Mes deux années d’expérience m’ont permis de comprendre et d’affirmer que si cette Organisation n’existait pas il faudrait l’inventer. Le monde d’aujourd’hui est dans un état tel qu’il nous faut relever des enjeux et des défis très importants (…). Le fait qu’il y ait, par exemple, des millions d’analphabètes, dans un monde qui a toutes les ressources pour juguler ce fléau, n’est pas acceptable. Sur un autre plan, alors qu’on s’accorde à dire que le monde se globalise, on constate tout de même beaucoup d’ignorance entre les cultures, les civilisations. (…)

• Comment expliquer ce paradoxe ?

- L’explication véritable réside dans l’égoïsme des États, en particulier les plus nantis. Bien que l’UNESCO soit pertinente, elle n’a pas les moyens d’exercer cette pertinence sur le terrain. Il n’y a qu’à voir le budget de l’UNESCO qui plafonne depuis des années, et qui ne dépasse pas le budget d’une université moyenne des États-Unis ou du Japon. Il faut croire qu’il y a, quelque part, une résistance à doter l’Organisation des moyens qui lui permettraient d’atteindre les résultats attendus.

• D’où provient cette résistance ?

- Il y a une tendance de plus en plus prononcée à ne plus faire confiance au multilatéralisme. Les États deviennent de plus en plus égoïstes et plus enclins à privilégier le bilatéralisme. Il arrive même, parfois, qu’en passant par l’UNESCO, ils fassent, sous couvert de multilatéralisme, du bilatéralisme déguisé. (…)

• Le jour de votre nomination vous avez cité "L’Homme approximatif" de Tristan Tzara, poème dans lequel il est dit que le dialogue est nécessaire à ce « rêve qu’on appelle Nous ». Pensez-vous que la fonction de l’UNESCO est d’être l’espace même de ce dialogue ?

- S’il y a un espace où on peut parler de “Nous”, c’est bien l l’UNESCO. (…) Sans être parfaite, l’UNESCO est un espace de dialogue. Il faut que ceux qui viennent y dialoguer soient représentatifs de tous les courants de pensée. On devrait d’ailleurs l’ouvrir un peu plus à la société civile et ne pas en faire l’affaire exclusive des États.

• En quoi la représentation de la société civile est-elle si importante ?

- La société civile doit être représentée, pas nécessairement pour faire pendant aux gouvernements, mais pour faire entendre la voix des « sans voix ». La société civile a beaucoup fait, au plan national, pour la démocratie, les droits humains. Si on lui donnait le pouvoir de s’exprimer au plan international, il y aurait plus d’équilibre dans les affaires du monde, la voix des “sans voix” serait plus entendue.

• Quel(s) rôle(s) spécifique(s) l’UNESCO pourrait-elle jouer dans les années à venir face aux grands défis contemporains, notamment la crise financière mondiale et ses conséquences sur le développement ?

- Avez-vous vu la réaction des États nantis face à la crise financière ? Ils se sont portés tout de suite au secours des banques. Si seulement l’UNESCO avait 1% des sommes englouties pour réparer les dégâts occasionnés par les banques privées, si cet argent était consacré à juguler l’analphabétisme, il y a longtemps qu’on en aurait fini avec ce fléau ! (…) C’est à l’UNESCO de servir de laboratoire d’idées, y compris pour la pensée de la crise.

• L’UNESCO ne jouerait-elle pas son rôle ?

- On ne lui donne pas les moyens de jouer véritablement son rôle. Regardez le nombre d’analphabètes dans le monde, les cultures indifférentes les unes aux autres. Comme le dit un proverbe indien : « On ne peut pas étancher la soif avec la rosée ».

• Vous comptez désormais vous investir davantage au sein du Conseil intergouvernemental du Programme de l’UNESCO pour la gestion des transformations sociales (MOST). Que représente ce programme à vos yeux ?

- Si je peux utiliser une image, je dirais que si l’UNESCO devait être le cerveau du système des Nations Unies, MOST en serait l’âme. L’UNESCO est, en effet, censé penser, anticiper, projeter, alerter, prendre le pouls de l’état du monde. En son sein, le MOST doit jouer un rôle de “think tank” et ses membres disposer d’une certaine marge de manœuvre pour cela. Ce programme, qui est censé gérer les transformations sociales, est de fait très important (…).

• Des lignes directrices ont été dessinées pour aider les pays qui le souhaitent à créer ou développer des comités nationaux de liaison du MOST. La mise en place de telles structures dans le monde entier vous paraît-elle réalisable ?

- C’est très souhaitable et réalisable, à condition de se donner la peine d’avoir des réseaux à travers les universités, la société civile, en ne s’appuyant pas uniquement sur les États (…).


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