Monde

Pas de sortie de crise avant au moins quatre ans

Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Économie

Témoignages.re / 31 août 2009

Alors qu’en France, des banques annoncent des résultats positifs, Joseph Stiglitz tempère tout optimisme excessif. La crise est loin d’être finie.

Deux Prix Nobel d’Économie ont participé à une commission chargée de remettre solennellement le 14 septembre au président de la République un rapport sur « la performance économique et le progrès social » : Amartya Sen et Joe Stiglitz. Dans "Challenges", Joe Stiglitz donne son point de vue sur l’évolution de la crise. Et d’après lui, elle va se prolonger encore au moins 4 ans.
Les chiffres qui laissent croire que l’économie repart devraient être scrutés de plus près que ne le font certains, car ceux-ci constateraient alors que « les entreprises ne font surtout que résorber leurs immenses stocks », ce qui « donne l’illusion d’une reprise », indique Joe Stiglitz dans un entretien accordé au magazine français “Challenges”.
En réalité, il va encore falloir attendre au moins quatre années pour assister à une véritable reprise économique. « Dans quatre ans, on se sera tout juste remis de la crise. Et encore, on restera sous le niveau qu’on aurait atteint si l’on avait poursuivi une voie stable plutôt que la voie de la spéculation », dit-il, en soulignant que « l’économie mondiale reste fondamentalement faible ».
Faut-il alors prendre avec des pincettes les signes encourageants qui proviennent d’un peu partout dans le monde, en Allemagne, en France, aux États-Unis et même au Canada ? L’ancien conseiller économique de Bill Clinton à la Maison Blanche le recommande vivement, d’autant plus que la perception de la récession n’est pas la même pour tout le monde…
« Pour la plupart des gens, il y a récession quand le taux de chômage est élevé et qu’il est difficile de trouver un emploi. Pour les entreprises, il y a récession tant qu’elles ont des capacités excédentaires », dit M. Stiglitz.


« L’économie reste fondamentalement faible »

Voici quelques extraits de l’interview de Joe Stiglitz à "Challenges".

Où en est la crise ?
— Cette crise est la pire depuis la Grande Dépression. Elle durera probablement très longtemps. Apparue aux États-Unis, elle s’est répandue en Europe, puis dans le reste du monde, qui commence à peine à en ressentir les effets.

Le pire est-il passé ?

— Le pire est effectivement derrière nous. Le pire, ce sont les semaines qui ont suivi la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. De ces expériences qui amènent à réfléchir. Sur le fait, par exemple, que la finance est un moyen et pas une fin.

Vous croyez à la solidité de la reprise ?

— Le pire est derrière nous, mais la crise est toujours là. L’économie reste fondamentalement faible. Les économistes définissent la récession comme au moins deux trimestres consécutifs de croissance négative. Techniquement, quand la croissance redevient positive, pour eux, la récession est terminée. C’est faux.
Pour la plupart des gens, il y a récession quand le taux de chômage est élevé et qu’il est difficile de trouver un emploi. Pour les entreprises, il y a récession tant qu’elles ont des capacités excédentaires.

Quand la situation va-t-elle s’améliorer ?

— Ceux qui ont perdu toutes leurs économies n’auront retrouvé une vie normale que d’ici un à deux ans. Dans quatre ans, on se sera tout juste remis. Mais on restera sous le niveau qu’on aurait atteint si on avait poursuivi une voie stable plutôt que la voie de la spéculation.

La croissance verte est-elle une solution de sortie de crise ?
— L’objectif de la croissance est d’améliorer notre qualité de vie, celui de la croissance verte, d’améliorer notre qualité de vie. Le débat sur la croissance et l’écologie est donc une fausse dichotomie. Elle découle d’un mauvais calcul de la croissance. C’est pour cela que le président Sarkozy a lancé une réflexion sur la mesure de la performance économique et du progrès social. La crise a prouvé que la croissance mesurée aux Etats-Unis était erronée. Les bénéfices n’étaient pas corrects, les investissements non plus. Tout était faux. Il n’est pas facile de chiffrer la complexité de notre réalité, mais on peut trouver de bien meilleurs instruments de mesure que ceux du PIB.

La totalité de l’interview est consultable à l’adresse suivante : http://www.challenges.fr/magazine/1/0177-021201/nous_revenons_a_une_recession_normale.html


Propositions pour réformer le système financier
« L’erreur de l’administration Bush, mais aussi d’Obama, est de croire que l’on ne peut pas restructurer les grandes institutions bancaires. Qu’il faut protéger à la fois les actionnaires et les créanciers. On socialise les pertes et on privatise les profits, c’est un ersatz de capitalisme. Mais Wall Street se moque du capitalisme. Sa priorité, c’est le sauvetage des banques, des banquiers et des actionnaires. Gardons-nous de restreindre la capacité du marché financier ou de fonds spécialisés à prendre toutes sortes de risques, mais restreignons celle des grandes banques. Il faut les démanteler afin qu’elles ne puissent faire vaciller l’économie à la moindre erreur. Aucune proposition n’a été faite pour régler le problème des banques trop grandes pour faire faillite. L’autre priorité est d’accroître la transparence du système. On sait comment les banques ont déplacé des activités hors bilan pour masquer la vérité et, ces derniers mois, on est allé vers encore moins de transparence. On laisse les banques changer leurs principes comptables pour ne pas afficher de pertes sur les mauvais prêts. Sans parler des produits dérivés. Si l’on demande à une banque de choisir entre transparence et opacité, elle prendra le chemin de l’opacité. On ne peut pas leur laisser le choix. Sinon, c’est tout le système qui restera menacé.
De pauvres gens peuvent acheter des produits financiers qui ne leur conviennent pas et leur explosent à la figure, comme on a pu le constater. Je prône la création d’une commission de contrôle des produits financiers, avec des commissaires choisis parmi la population touchée, des consommateurs et investisseurs ordinaires, mais pas des banquiers ou des financiers. Nous avons également besoin d’une instance qui se penche sur le cadre général du système financier. Les banquiers s’y connaissent peut-être en banque, mais pas forcément en marché des assurances. Malheureusement, le système est intégré. Quand la Réserve fédérale se concentrait sur les banques, elle n’a prêté aucune attention à l’assureur AI G. Et le système financier s’est effondré ».

(Source : Challenges.fr)


Rapport de la Commission Stiglitz publié le 14 septembre

La Commission Stiglitz chargée de réfléchir à la mesure de la croissance économique remettra son rapport à Nicolas Sarkozy lundi 14 septembre à Paris, a-t-on appris mercredi auprès de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Le rapport sera remis par le Prix Nobel d’Économie américain Joseph Stiglitz, président de la Commission sur la mesure de la performance économique, lors d’une journée-débat organisée au Grand amphithéâtre de la Sorbonne, a indiqué une source à l’OFCE.
Les ministres Christine Lagarde (Économie) et Jean-Louis Borloo (Écologie) sont attendus à cette conférence tout comme le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, et le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Khan, a-t-on indiqué.
Le Prix Nobel d’Économie indien, Amartya Sen, et le président de l’OFCE, Jean-Paul Fitoussi, qui ont tout deux participé aux travaux de la commission, devraient également être présents.
Constituée en février 2008 à l’initiative de Nicolas Sarkozy et composée de 22 experts, la Commission Stiglitz a pour mission d’identifier et de pallier les limites du Produit intérieur brut (PIB) comme indicateur de performance économique et de progrès social.


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