Monde

Rapprochement Cuba/États-Unis : perspectives et obstacles 2/2

Salim Lamrani / 25 mars 2015

Dans le processus de négociations entre Cuba et les Etats-Unis, il reste de nombreux obstacles à surmonter.

En plus des sanctions économiques, d’autres obstacles restent à surmonter sur le chemin du rétablissement de relations diplomatiques normales et apaisées. Tout d’abord, les Etats-Unis doivent supprimer Cuba de la liste des pays soutenant le terrorisme international. En effet, Cuba a été placé dans cette catégorie en 1982 par l’administration Reagan en raison du soutien apporté aux mouvements révolutionnaires et indépendantistes en Amérique latine et à travers le monde. Aujourd’hui, Washington justifie le maintien de Cuba sur ladite liste en raison de la présence de certains membres de l’organisation séparatiste basque ETA et de la guérilla colombienne des FARC à Cuba, lesquels se trouvent pourtant sur l’île… à la demande expresse des gouvernements espagnol et colombien.

D’ailleurs, Washington le reconnaît explicitement dans son rapport : « Le gouvernement de Cuba a soutenu et accueilli des négociations entre les FARC et le gouvernement de Colombie avec l’objectif d’arriver à un accord de paix entre les deux parties ». Les Etats-Unis reconnaissent qu’ « il n’y a pas d’information selon laquelle le gouvernement cubain ait fourni des armes ou un entraînement paramilitaire à des groupes terroristes » et admettent que les « membres de l’ETA résidant à Cuba s’y sont installés avec la coopération du gouvernement espagnol ». Washington justifie également l’inclusion de Cuba dans la liste des pays terroristes en raison de la présence sur l’île de réfugiés politiques recherchés par la justice étasunienne depuis les années 1970 et 1980. Or, aucune de ces personnes n’a jamais été accusée de terrorisme [1].

Les 33 pays de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (CELAC) ont unanimement rejeté l’inclusion de Cuba dans la liste des pays terroristes. Dans une déclaration rendue publique le 7 mai 2014, la CELAC a exprimé « sa totale opposition à l’établissement de listes unilatérales qui accusent prétendument les Etats de ‘soutenir et parrainer le terrorisme’, et exhorte le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique à mettre fin à cette pratique » qui suscite « la réprobation » de « la communauté internationale et de l’opinion publique aux Etats-Unis [2].

En effet, l’établissement d’une telle liste repose uniquement sur des considérations politiques. Il convient de rappeler que Washington a maintenu Nelson Mandela, héros de la lutte contre l’Apartheid, Président d’Afrique du Sud de 1994 à 1999 et Prix Nobel de la Paix, dans la liste des personnes impliquées dans le terrorisme international jusqu’en 2008. En revanche, les pétromonarchies du Moyen-Orient alliées des Etats-Unis, pourtant impliquées dans le financement du terrorisme international notamment de DAESH, ne font pas partie de la liste du Département d’Etat.

Cuba exige également l’abrogation de la loi d’Ajustement cubain adoptée par le Congrès en 1966. Cette législation, unique au monde, stipule que tout Cubain émigrant vers les Etats-Unis après le 1er janvier 1959, légalement ou illégalement, pacifiquement ou par la violence, obtient automatiquement au bout de un an et un jour le statut de résident permanent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’y a aucun Cubain en situation irrégulière sur le territoire étasunien. Cette loi constitue un formidable outil d’incitation à l’émigration illégale et permet aux Etats-Unis de piller Cuba de son capital humain. Dans le même temps, Washington limite l’octroi de visas aux Cubains à 20 000 par an, alimentant ainsi la dangereuse et lucrative industrie criminelle de l’émigration illégale [3].

Concernant la problématique migratoire, La Havane demande également l’abrogation de la loi gouvernementale « Pieds secs, pieds mouillés » adoptée au début des années 1990. Celle-ci stipule que tout Cubain candidat à l’émigration intercepté en pleine mer par les autorités étasuniennes est automatiquement rapatrié à Cuba. En revanche, s’il arrive à poser pied sur le territoire étasunien, il bénéficie de la loi d’Ajustement cubain.

Guantanamo, que les Etats-Unis occupent illégalement depuis 1902, constitue également un point de friction. En effet, suite à l’intervention étasunienne de 1898 dans la guerre d’indépendance cubaine, Washington avait imposé l’intégration de l’amendement Platt à la nouvelle Constitution, sous peine de maintenir indéfiniment l’occupation militaire de l’île. Cet appendice législatif, qui faisait de Cuba un protectorat sans véritable souveraineté, stipulait, entre autres, que Cuba devait louer aux Etats-Unis une partie de son territoire pour une durée de 99 ans renouvelables indéfiniment… à partir du moment où l’un des deux camps y était favorable. Suite à l’abrogation de l’amendement Platt en 1934, la base navale de Guantanamo a été maintenue pour la modique somme de 4 000 dollars par an. Depuis le 1er janvier 1959, le gouvernement cubain refuse de percevoir la rétribution annuelle et exige la dévolution du territoire. A ce jour, Washington refuse toute idée de retrait de Guantanamo.

Le financement de l’opposition interne constitue également un sujet de discorde entre Washington et La Havane. Illégal aux yeux du Droit international, de la législation cubaine et de n’importe quel Code pénal au monde, le soutien à la dissidence cubaine dans le but de renverser l’ordre établi a été l’un des principaux piliers de la politique étrangère étasunienne vis-à-vis de l’île depuis 1959. Si cette politique a été clandestine de 1959 à 1991, elle est publique et assumée depuis l’adoption de la loi Torricelli de 1992. En effet, l’article 1705 de ladite législation stipule qu’un budget est alloué au financement d’une opposition interne à Cuba. Cette disposition a été ratifiée dans la loi Helms-Burton de 1996 (article 109) et dans les deux rapports de la Commission d’assistance à une Cuba libre de 2004 et 2006. Aujourd’hui, Washington alloue en moyenne 20 millions de dollars par an pour obtenir un « changement de régime » à Cuba, en flagrante violation du Droit international. De plus, les diplomates étasuniens en poste à La Havane apportent régulièrement un soutien matériel, logistique et financier aux groupes de dissidents, faisant fi de la Convention de Vienne [4].

La Havane réclame également la fin des transmissions radiales et télévisées de Radio et TV Martí, respectivement créées en 1983 et 1990 par le gouvernement fédéral, dans le but d’inciter la population à se soulever contre le pouvoir en place. Leurs programmes sont exclusivement destinés à Cuba et sont diffusés en violation de la législation internationale sur les télécommunications, interférant avec les ondes cubaines.
Les autorités de l’île demandent enfin que les groupuscules violents impliqués dans le terrorisme contre Cuba et installés à Miami soient jugés pour leurs crimes. Il convient de rappeler que le peuple cubain a été victime entre 1959 et 1997 de près de 7 000 attentats terroristes, organisés depuis les Etats-Unis, qui ont coûté la vie à 3 478 personnes et ont infligé des séquelles permanentes à 2 099 autres, sans compter les innombrables dégâts matériels.

Luis Posada Carriles est un cas emblématique. Ex-policier sous la dictature de Fulgencio Batista, ancien agent de la CIA ayant participé à l’invasion de la Baie des Cochons, Posada Carriles est l’auteur intellectuel de plus d’une centaine d’assassinats. Il est notamment responsable du premier acte de terrorisme aérien du continent américain avec l’attentat contre l’avion civil de Cubana de Aviación le 6 octobre 1976 qui a coûté la vie à 73 civils, dont toute l’équipe junior d’escrime qui venait de remporter les Jeux panaméricains. Posada Carriles est aussi le responsable intellectuel de la vague terroriste qui a frappé l’industrie touristique cubaine en 1997, qui a fait plusieurs dizaines de victimes et a coûté la vie à Fabio di Celmo, un touriste italien [5].
La culpabilité de Luis Posada Carriles ne fait aucun doute. Il n’est nul besoin de prêter attention aux accusations en provenance de La Havane. En effet, les rapports du FBI et de la CIA sont explicites à ce sujet : « Posada et Bosch ont orchestré l’attentat à la bombe contre l’avion [6] ». De la même manière, dans son autobiographie Los caminos del guerrero, revendique ouvertement sa trajectoire terroriste. Enfin, le 12 juillet 1998, Posada Carriles concédait une interview au New York Times dans laquelle il se vantait d’être la personne ayant commis le plus grand nombre d’actes terroristes contre Cuba, revendiquant la paternité intellectuelle des attentats de 1997. Selon lui, le touriste italien « se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment [7] ». A ce jour, Luis Posada Carriles vit tranquillement à Miami et les Etats-Unis refusent de le juger pour ses crimes.

Tant que ces questions ne seront pas réglées, à savoir, la levée des sanctions économiques, le retrait de Cuba de la liste des pays soutenant le terrorisme international, l’abrogation de la loi d’Ajustement cubain, la dévolution de la base navale de Guantanamo, la fin du financement de l’opposition cubaine et le jugement de Luis Posada Carriles, il sera difficile d’espérer une pleine normalisation des relations bilatérales. A l’exception de la levée des sanctions économiques, Washington ne semble pas disposé, pour l’instant, à effectuer des changements substantiels dans ces domaines.

De son côté, Cuba a exprimé sa disposition à discuter des éventuelles compensations pour les propriétés étasuniennes nationalisées dans les années 1960, en accord avec ce que commande le Droit international. Mais, les autorités de La Havane ont également déclaré, qu’en parallèle à ces négociations, devra s’ouvrir une discussion sur le coût causé par des sanctions économiques et la politique d’agression contre l’île depuis 1959, et les inévitables indemnisations.

Dans le différend historique qui oppose Cuba et les Etats-Unis, il convient de rappeler un truisme souvent négligé par les médias. Dans ce conflit asymétrique, il y a un agresseur – Washington – et une victime – le peuple de Cuba. En effet, contrairement aux Etats-Unis, Cuba n’occupe pas illégalement et par la force une partie du territoire étasunien, n’impose pas de sanctions économiques à son voisin, n’a jamais envahi les Etats-Unis (Baie des Cochons), ni n’a jamais menacé le peuple étasunien de désintégration nucléaire (crise des missiles de 1962). Par ailleurs, La Havane ne demande pas un changement de régime aux Etats-Unis, n’émet pas des transmissions illégales et ne finance pas une opposition interne dans le but de renverser l’ordre établi.

Un préalable est indispensable à la normalisation des relations bilatérales entre les deux nations : les Etats-Unis doivent renoncer à leur objectif stratégique de « changement de régime » et accepter la réalité d’une Cuba souveraine et indépendante. Toute tentative d’intromission dans les affaires internes de l’île est vouée à l’échec, car La Havane n’est pas disposé à négocier son système politique ou son modèle de société, qui relèvent tous deux de la compétence exclusive du peuple cubain. Les seules relations viables entre Cuba et les Etats-Unis sont celles-cimentées autour de trois principes fondamentaux : l’égalité souveraine, la réciprocité et la non-ingérence.

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.
Son nouvel ouvrage s’intitule Cuba. Les médias face au défi de l’impartialité, Paris, Editions Estrella, 2013 et comporte une préface d’Eduardo Galeano.

[1U.S. Department of State, « State Sponsors of Terrorism », avril 2014. http://www.state.gov/j/ct/list/c14151.htm (site consulté le 9 mai 2014).

[2Communauté des Etats latino-américains et caribéens, « Déclaration de la CELAC à propos de l’inclusion de Cuba dans la liste des Etats promoteurs du terrorisme », 7 mai 2014. http://www.granma.cu/idiomas/frances/notre-amerique/8mayo-celac.html (site consulté le 9 mai 2014).

[3ibid

[4ibid

[5Salim Lamrani, Cuba, ce que les médias ne vous diront jamais, Paris, Estrella, 2009, p. 135-154.

[6Federal Bureau of Investigation, « Suspected Bombing of Cubana Airlines DC-8 Near barbados, West Indies, October 6,1976 », 7 octobre 1976, Luis Posada Carriles, the Declassified Record, The National Security Archive, George Washington University. http://www.gwu.edu/ nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB153/19761008.pdf (site consulte le 3 juin 2013).

[7Ann Louise Bardach & Larry Rohter, « Key Cuba Foe Claims Exiles’ Backing », New York Times,12 juillet 1998.

Voir en ligne : Al Mayadeen


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