Monde

« Un monde à la dérive »

Le déni occidental

Témoignages.re / 3 mai 2012

Nous publions ci-après, avec des inter-titres de "Témoignages", un article de Jeffrey D. Sachs, chroniqueur, professeur et directeur de l’Institut de la Terre à l’Université de Columbia (New York). Il est également conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies pour les Objectifs du Millénaire pour le développement. Cet article a été publié le 30 avril sur le site www.lesechos.fr en collaboration avec Project Syndicate, 2012, sous le titre “Un monde à la dérive”.

Il confirme les analyses exprimées depuis de nombreuses années par Paul Vergès et le Parti communiste réunionnais sur l’évolution de la Terre et sur le contexte mondial de ces élections présidentielles et législatives. Le monde change de bases, mais les dirigeants occidentaux, gouvernement français en tête, font semblant de croire qu’ils peuvent toujours décider de tout, tout seuls, et peu leur importe le devenir de la planète.
Autre chose — même s’il ne peut être question de courir le risque d’ouvrir une brèche dans la campagne actuelle —, il est frappant, préoccupant, de constater que les discours électoraux des duellistes sont étroitement franco-français avec si peu, voire pas du tout, d’évocation de la politique à mener face aux changements climatiques et aux conséquences de ces changements pour l’ensemble des peuples du monde. On est vraiment dans une phase aiguë de repli sur soi.

Les réunions annuelles conjointes du FMI (Fonds monétaire international) et de la Banque mondiale ont mis en évidence deux tendances fondamentales : l’équilibre géopolitique bascule clairement d’un monde dominé par l’Europe et les États-Unis vers un monde avec de nombreuses puissances régionales, mais sans leader global ; une nouvelle ère d’instabilité économique s’installe.
La crise économique européenne a été au centre des débats des réunions monétaires de printemps à Washington. Le Fonds cherche à créer un mécanisme d’aide d’urgence au cas où les économies européennes affaiblies nécessiteraient un autre sauvetage financier, et il s’est tourné vers les principales économies émergentes : Brésil, Chine, Inde, pays du Golfe. Leur réponse est claire : « oui, mais uniquement en échange de pouvoirs accrus et de voix supplémentaires au FMI ».

Déclin du pouvoir américain

Déjà en 2010, les économies émergentes avaient obtenu au FMI une augmentation de leurs droits de vote de 6% environ, réduisant ceux de l’Europe de 4%. Selon le FMI, en 1980, les pays membres aujourd’hui de l’Union européenne représentaient 31% de l’économie mondiale et 20% en 2011. Une part qui devrait chuter à 17% en 2017. La part globale en PIB des pays asiatiques émergents, Chine et Inde incluses, a, elle, explosé, passant de 8% en 1980 à 25% en 2011, et devrait atteindre 31% en 2017.
Les États-Unis déclarent qu’ils ne s’associeront pas à un nouveau fonds de sauvetage du FMI. Un signe révélateur de l’isolationnisme du Congrès américain et un reflet supplémentaire du lent déclin du pouvoir américain. La part américaine du PIB global, environ 25% en 1980, a baissé à 19% en 2011 et devrait tomber à 18% en 2017, date à laquelle la Chine aura dépassé les États-Unis en PIB.

Baisse de l’aide au développement

Mais le basculement du pouvoir global est plus complexe. Nous assistons aussi à un basculement d’un monde unipolaire, mené principalement par les États-Unis, vers un monde réellement multipolaire où chacune des cinq ou six grandes puissances veut avoir l’avantage aux dépens des autres. Ce glissement comporte l’avantage qu’aucun pays seul ou aucun petit bloc régional ne peut dominer les autres. Mais il présente des risques, comme celui qu’aucun pays ou région ne soit capable de coordonner une réponse mondiale aux grands défis de la planète.
Les États-Unis se retirent ainsi des efforts de coopération internationale sur le changement climatique, des fonds d’aide d’urgence du FMI ou encore de l’aide internationale au développement.

Hausse des prix des matières premières

Les faiblesses de la politique de coopération globale sont particulièrement inquiétantes au regard des défis à relever. En outre, il existe une autre menace majeure pour la stabilité économique mondiale : la hausse et la volatilité des prix des matières premières.
Certains ont attribué cette augmentation aux bulles spéculatives. Mais il y a une raison plus fondamentale. La demande mondiale croissante en matières premières, surtout de la Chine, menace les réserves physiques de ressources disponibles. À un moment où la croissance économique globale provoque une autre crise : celle de l’environnement. Les prix alimentaires sont aujourd’hui élevés en partie parce que les régions productrices, partout dans le monde, subissent le contrecoup du changement climatique dû à l’activité humaine (sécheresse, cyclones...) et à la raréfaction de l’eau douce.

Oeuvrer dans la même direction

En d’autres termes : le développement économique doit rapidement devenir soutenable pour la planète par l’adoption de technologies et de modes d’existence qui réduisent les pressions hasardeuses sur les écosystèmes. Cela passe aussi par une coopération internationale, qui est à ce jour inexistante.
Notre monde fortement interconnecté et peuplé est devenu un vaisseau très complexe à manier. Si nous voulons aller de l’avant, il nous faut œuvrer dans la même direction, même en l’absence d’un unique capitaine aux commandes.


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