Monde

Une nation sous tutelle

Crise en Grèce

Geoffroy Géraud-Legros / 23 juin 2011

Sous la pression des argentiers et à l’encontre de la volonté populaire, le gouvernement grec avance à marche forcée vers l’austérité.

« Faites vite, et votez bien », exigeait en substance Jean-Claude Juncker, président de la conférence des ministres de l’économie de l’Eurozone. Sans ménagements, le luxembourgeois conditionnait l’octroi au pays d’une nouvelle tranche de l’aide consentie il y a un an, sous l’égide des États membres et du FMI, à l’approbation du Parlement grec.

Vote de confiance

La majorité parlementaire a eu tôt fait de s’exécuter. Dans la nuit de mardi à mercredi, ses membres ont accompli un nouveau pas en direction de l’austérité, en renouvelant leur confiance à Giorgios Papandréou, Premier ministre socialiste (PASOK). Le vote entérine l’acceptation par ce dernier des conditions drastiques posées par le FMI et l’Europe. Il valide aussi le remaniement du gouvernement intervenu le 17 juin dernier. Une recomposition dont le grand gagnant est Evangelos Venizelos, le plus farouche opposant de M. Papandréou au sein du PASOK. Le constitutionnaliste, diplômé de l’université parisienne d’Assas, remplacera Mme Louka Katselli, universitaire et ancienne directrice du centre de développement de l’OCDE, nommée en 2009 à la tête d’un ministère géant fusionnant les administration jusque-là dissociées de l’Economie, et de la Compétitivité, qui absorbait de surcroît l’important ministère de la Marine marchande.

Calculs politiques

Dès son entrée en fonction, le nouveau titulaire du "super-ministère" a adopté une position identique à celle de ses homologues portugais et espagnols, affichant une soumission complète aux ordres émanant des bailleurs de fonds européens et du FMI. Une attitude qui contraste avec celle de son rival, jugée trop attentiste par les argentiers.
A la suite du vote de mardi, M. Venizelos a marqué de près son rival, déclarant « vouloir aller au-delà des exigences européennes ». Ironie du sort : c’est sur un programme coloré à gauche que le PASOK avait ravi le pouvoir à la Nea Dimokratia (ND) du Premier ministre Costa Caramanlis. À la suite des évènements insurrectionnels de décembre 2008, ce dernier avait dissous l’Assemblée nationale, bien avant l’expiration de la mandature qui courait jusqu’en 2011.
Rétrospectivement, on peut légitimement se demander si cette décision de recourir à des élections anticipées ne recouvrait pas un calcul de la part du parti conservateur. Pendant plusieurs années, l’administration avait procédé de savantes falsifications des indicateurs économiques du pays, portant en particulier sur la période comprise entre 2006 et 2009. Au moi de mai 2009, le nouveau gouvernement dut brutalement revoir les chiffres du déficit, qui passèrent de 6% annoncés à 12,7%. L’évaluation du déficit, sous-estimée elle aussi, a été revue à la hausse, atteignant les 115%. Ces trucages devenaient de plus en plus difficile à dissimuler, du fait d’une pression accrue des instances de contrôle européennes et des effets révélateurs de la crise mondiale. Il n’est donc pas impensable qu’en convoquant une élection qu’il savait perdante, la direction du parti conservateur se soit déchargé d’une inévitable situation de crise sur son rival social-démocrate.

Légitimité fragile…

Pressé par l’Europe de former une "grande coalition", la Nouvelle démocratie demeure pour l’heure dans l’opposition, peu encline sans doute à partager avec le pouvoir en place les fruits de l’impopularité d’une austérité que selon divers sondages, les Grecs seraient entre 80 à 90% à refuser. Les élections locales de 2010 n’ont pourtant pas montré de regain du vote conservateur, la ND perdant 500.000 voix par rapport au précédent scrutin. Le PASOK, arrivé largement vainqueur en 2009, a de son côté perdu 1 million de voix. Le Parti communiste grec (KKE), seule organisation à progresser dans les urnes, a réalisé le second meilleur score de son histoire, avec un score approchant les 12%.
Reste qu’avec seulement 155 voix favorables à la confiance, 145 contre, et deux abstentions, la légitimité du gouvernement de Giorgios Papandréou demeure dans la zone de turbulence politique. Si l’ensemble des élus socialistes a voté avec le chef du gouvernement, l’opposition dans son entier a voté contre la confiance. De plus, malgré une unité de façade, le PASOK est travaillé par des contradictions internes grandissantes : plusieurs parlementaires ont vertement critiqué la politique d’austérité, craignant surtout les menaces que fait peser sa mise en œuvre sur leur carrière politique.

… et refus populaire

La stabilité du régime sera mise à rude épreuve mardi prochain, jour où l’Assemblée devra se prononcer sur le plan d’austérité proprement dit. Là encore, le vote est strictement soumis à un agenda imposé à la population : un résultat positif a été proprement exigé par les ministres de la zone euro, qui se réuniront le 3 juillet prochain afin de statuer sur le sort du pays. L’inconnue demeure la dimension insurrectionnelle que pourrait prendre la puissante vague de contestation, dont chaque expression se heurte désormais durement aux forces de police. Le vote d’avant-hier s’est ainsi déroulé dans un Parlement assiégé par plus de 20.000 manifestants rassemblés sur la Place Syntagma. La foule n’a été dispersée qu’à 3 heures du matin passées, à la suite d’interventions répétées de la police anti-émeute et de violents combats de rue. Une tension qui risque d’atteindre son paroxysme au cours de la semaine, dans une nation aujourd’hui mise sous tutelle.

Geoffroy Géraud-Legros


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