Monde

Vivre ensemble au pluriel dans la confiance et l’équité, un défi à relever après le choc des attentats de janvier

Tribune libre

Reynolds Michel / 12 février 2015

« Les réactions, après les chocs des évènements tragiques du mois de janvier, particulièrement après le grand rassemblement républicain, qu’elles s’identifient de manière emblématique à Charlie ou non, appellent dans leur ensemble à une refondation de notre vivre ensemble, à un vivre ensemble inclusif au pluriel. Car nombreuses sont les fractures, à la fois économiques, sociales et culturelles ; nombreuses les exclusions à l’œuvre dans toutes les couches de la population ; nombreux les antagonismes qui travaillent nos sociétés démocratiques. »

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Lors de ses vœux à la presse, le 20 janvier, le premier ministre, Manuel Valls, a voulu nommer cette réalité telle qu’elle est en la qualifiant d’« apartheid territorial, social, ethnique ». En effet, c’est de la connaissance de la réalité sociale, économique et culturelle qu’il faut toujours partir pour éclairer nos questionnements et formuler des propositions. Sur cette réalité, sur ce vivre ensemble en crise, le diagnostic doit être le plus précis possible. Ne pas oublier l’opposition eux/nous, la défiance et le rejet de l’autre, la xénophobie et l’islamophobie, l’antisémitisme et le racisme.

Un vivre ensemble en crise

La méfiance et la peur gagnent de plus en plus du terrain. Les musulmans se sentent stigmatisés et les juifs ont de plus en plus peur. D’autres, parce qu’ils n’ont pas la même couleur de peau, sont regardés de travers. C’est sur ce terreau qu’agissent les fondamentalistes de tous poils pour imposer une stratégie d’affrontement entre les divers groupes de la société.
La société réunionnaise échappe heureusement à certaines de ces dérives, mais si on prend le vivre ensemble dans toutes ses dimensions – sociales, économiques, culturelles, religieuses, individuelles, collectives, quotidiennes – elle est loin d’être un exemple. Certes, il n’y a pas de guerre entre les diverses communautés culturelles et religieuses de l’île. Les Réunionnaises et Réunionnais de cultures différentes – religieuses ou laïques –, ne se regardent pas en chiens de faïence : ils se côtoient, se rencontrent, échangent, mais assez superficiellement. La coexistence est pacifique. Aucune philosophie politique partagée qui favorise les interactions entre les citoyens : entre les jeunes de nos quartiers et les classes moyennes, entre les membres de nos diverses communautés. Le vécu réunionnais s’oriente plus vers le multiculturalisme que vers une société interculturelle.
En outre, si nous prenons en compte, ne serait-ce, que quelques éléments de la situation de notre jeunesse – illettrisme, manque de formation, chômage, absence de perspective d’avenir… –, notre culture du vivre ensemble s’avère être en réalité une mécanique d’exclusion qui fait que le jeune est mis devant ses échecs plutôt que devant ses potentialités. Les conséquences sur notre société multiculturelle sont catastrophiques. Dans une lettre adressée au Président de la République, datant du 4 juillet 2014, un professeur d’école de La Réunion faisait ce constat qui l’interrogeait profondément :
« Je rencontre un racisme anti-mahorais-comorien-malgache très fort. Ceci amène des réactions chez les enfants de ces communautés. Un jour un élève de ma classe de sixième Segpa répondit à l’appel en me disant « je m’appelle Mohamed Mérah ». Cette parole m’interpelle depuis deux ans. Est-ce le début d’un djihadisme réunionnais ? ».
Faut-il balayer d’un revers de main les récentes inscriptions comme « Vive le djihad », « Je ne suis pas Charlie », « Je tue Charlie » ? Que révèlent ces inscriptions maladroites ? Que savons-nous de la montée des extrêmes dans nos diverses communautés ? Nous manquons, me semble-t-il, d’un diagnostic précis de l’état de notre jeunesse et d’une analyse sans complaisance sur les diverses tendances qui traversent nos communautés culturelles et religieuses. La Réunion aujourd’hui n’est soustraite à aucune influence radicale. La vigilance est donc de mise.

Un nouveau consensus pour vivre ensemble

A des degrés variés, la crise du vivre ensemble traverse aujourd’hui toutes les sociétés. La Réunion est concernée, même si l’Hexagone l’est davantage. Un remodelage du vivre ensemble dans la confiance, la solidarité et l’équité s’impose, ici comme ailleurs. Il ne s’agit pas là d’une question philosophique pour dissertation académique, mais d’une question qui concerne la vie quotidienne de chaque citoyen au jour le jour – le travail, le chômage, la santé, l’école, la formation professionnelle, l’environnement, la participation…
Le vivre ensemble n’est pas un état de fait, mais une construction. Et c’est une construction qui se fait dans la confiance, dans le respect de la diversité et des institutions. La confiance est le premier ressort du vivre ensemble. C’est la confiance entre les individus qui crée le lien social. C’est à partir de relations et de processus de reconnaissance mutuelle que chaque société se construit. S’il en est ainsi, il est urgent de retrouver le chemin de la confiance et de la confiance mutuelle. Mais comment faire puisque la confiance ne se décrète pas ? Pour surgir et se développer, elle doit pouvoir s’appuyer sur la reconnaissance et le respect de la diversité culturelle et identitaire.
La France est aujourd’hui une société multiculturelle. Elle est caractérisée comme la plupart des sociétés démocratiques par un pluralisme grandissant – diversité de valeurs, diversité de croyances, diversité de modes de vie. Pour souligner cette pluralité culturelle et religieuse, il convient de noter que la France compte plus de 5 millions de musulmans, de « culture arabo-orientale », soit environ 10 % de la population Il existe d’autres minorités culturelles. Et toutes ces populations issues de l’immigration sont durement touchées par les discriminations de toutes sortes, parce que d’origines et de cultures différentes. D’où un fort sentiment d’inégalité de traitement ; « sentiment de ségrégation qui sont des insultes pour la République », précise le Président de la République, lors de sa conférence de presse du jeudi 5 février. Bref, outre la reconnaissance égalitaire (l’égalité totale des droits), une politique d’intégration digne de ce nom implique également la reconnaissance du pluralisme culturel comme une réalité de la société française. L’intégration n’est pas l’assimilation, n’est pas l’effacement des différences et leur dissolution dans une homogénéité illusoire.
D’autre part, ces populations ne peuvent pas considérer le pays d’accueil de leurs parents comme un territoire sans passé, sans mémoire, sans traditions et sans valeurs, sur lequel elles peuvent habiter en imposant leurs traditions et valeurs. L’intégration est un processus réciproque d’adaptation, une entrée « dans la liberté des transformations possibles d’une nation » (Edouard. Glissant). Bref, si le vivre ensemble requiert une exigence d’égalité et d’équité, il requiert également une exigence de réciprocité. Il implique la volonté de consensus sur un jeu de références communes, de valeurs partagées, d’institutions justes et de règles élémentaires de civilité.

Le vivre ensemble pour projet de société

Dans cette perspective, l’appel à l’unité nationale et au respect de la laïcité est peut-être utile mais d’une efficacité douteuse. Car le consensus se construit dans l’échange, la discussion et la délibération démocratique. Il est affaire de décision collective. C’est donc un appel à la pratique du dialogue, à la délibération collective, à un vivre ensemble comme projet de société qu’il faut lancer, en vue de la construction d’une culture commune susceptible de devenir le bien public commun, notre bien commun à tous. Cet appel concerne également la société réunionnaise qui laisse en marge sa jeunesse (voir ci-dessus), une jeunesse de plus en plus sensible à la radicalisation.
C’est dire l’importance de l’école et des lieux de formation dans la construction de ce vivre ensemble. Lieux de socialisation et d’éducation à la citoyenneté en contexte de pluralisme culturel et religieux – les apprenants sont issus d’horizons culturels et religieux différents –, ces sphères de l’éducation et la formation ont un défi à relever dans l’apprentissage du vivre ensemble, dans le rassemblement autour de valeurs communes partagées, dans la construction d’une culture publique commune. Quelle pédagogie mettre en œuvre pour favoriser l’apprentissage du vivre ensemble dans le partage des différences et de valeurs communes ?
N’est-il pas temps de sortir d’un certain nombre de débats, certes intéressants mais peu fructueux, pour aborder la question de la place de l’éducation interculturelle, de l’éducation à la citoyenneté et de l’enseignement du fait religieux (Rapport Debray, 2002), à l’école et autres sphères de formation ? Quelle place les communautés culturelles réunionnaises accordent-elles à la construction des valeurs partagées et d’une mémoire commune ? Quel apport pourrait être celui de l’Université de la Réunion en ce domaine ? N’est-il pas urgent d’avoir chez nous un Institut des religions et de la laïcité ?


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