Moyen-Orient et Afrique du Nord

Afrique du Nord : la révolution diplomatique a eu lieu, l’injustice demeure

Geoffroy Géraud-Legros / 28 avril 2011

La justice sociale et les libertés sont pour l’heure les grands perdants des mouvements d’Afrique du Nord, nés dans le sillage des nouveaux rapports de puissances.

Annoncées sur le ton des « lendemains qui chantent » par des médias unanimes, les transformations politiques intervenues en Tunisie et en Égypte n’ont pour l’instant guère profité aux classes moyennes et populaires de ces pays, ni même visiblement aux jeunes diplômés, dont l’exclusion du monde du travail fut l’une des causes essentielles de la révolte contre le régime de Ben Ali. La Tunisie offre chaque jour le spectacle d’une saignée de ses forces vives : au risque de leurs vies, des milliers de jeunes tunisiens embarquent vers l’Europe, où ils espèrent trouver les conditions d’une vie normale. Dans un monde où l’information est omniprésente, ces migrants — souvent détenteurs de titres scolaires — n’ignorent rien de la crise économique et du racisme décomplexé qui sévissent sur les terres peu accueillantes de France et d’Italie. Tout cela pourtant, vaut mieux à leurs yeux que le destin de misère ou de déclassement qui bornent plus que jamais les horizons sociaux dans leurs pays. Entre exode, paralysie et ralentissement économique, la Tunisie de l’après-Ben Ali est bien loin de l’ambiance d’ enthousiasme juvénile annoncé par les médias occidentaux.

Révolutions de palais ?

Aussi peu coordonnées qu’elles sont vite étouffées ou réprimées, des mobilisations agitent encore les forces du travail. Mais pour l’heure, grandes puissances et institutions internationales semblent bien avoir gagné leur pari : se débarrasser, à la faveur d’une révolution de palais, d’un « clan » dirigeant qui ne leur rapportait plus assez, trop occupé à profiter lui-même des privatisations et de la dérégulation du travail.

En Égypte, la situation héritée du mouvement révolutionnaire est difficilement lisible aujourd’hui. La caste militaire, qui sort indiscutablement vainqueur des évènements souhaite, elle aussi, que les changements soient les plus limités possible. Cet enjeu excède la dimension « interne » de la crise égyptienne : il s’inscrit dans la transformation des rapports de puissance à l’échelle globale.

L’ouverture économique…

Fait peu remarqué des observateurs, la redéfinition des équilibres économiques mondiaux a elle-même largement pesé sur l’apparition du mouvement égyptien lui-même. En effet, celui-ci trouve sa base sociale dans la « nouvelle » classe ouvrière égyptienne, née du mouvement de ré-industrialisation en cours dans le pays depuis quelques années. A l’origine de cette dynamique économique et sociale, la diversification des partenaires économiques engagée par le régime d’Hosni Moubarak vers le milieu de la décennie 2000. En 2007, après l’échec de la signature d’un accord de libre-échange avec les États-Unis d’Amérique, le régime du Caire s’est délibérément engagé dans la recherche de nouveaux circuits économiques.
Chinois et Russes en ont été les grands bénéficiaires : au cours des années qui suivent, les entreprises chinoises se sont positionnées dans tous les secteurs économiques du pays, affirmant particulièrement leur présence dans le secteur industriel : les investissements chinois en Égypte ont gagné en ampleur, atteignant 500 millions de dollars en 2009. Un montant que les officiels Chinois et Égyptiens réunis à Sharm-El-Cheikh la même année se sont donnés pour objectif de doubler à l’horizon 2012. Si l’influence économique chinoise demeure réduite en Égypte, elle n’en a pas moins stimulé l’économie. Les quatre dernières années ont aussi été marquées par un retour en force de la Russie dans l’économie égyptienne. En 2007, un accord signé entre les deux pays entérinait la création de la zone industrielle russe de Borg-al-Arab. Destinataire de deux milliards de dollars d’investissements, ce vaste complexe concentre des activités manufacturières dans le domaine de l’aéronautique, de la construction automobile, de l’informatique, de la fabrication de machines-outils. Accords commerciaux aidant, les échanges entre les deux pays s’accrurent de 65% en 6 mois seulement et progressèrent jusqu’à faire de l’Égypte le partenaire numéro un de la Russie dans le monde arabe.

… ferment de la révolte

La stratégie de recherche de nouveaux partenaires a conduit le régime du Caire à conclure des accords avec d’autres pays émergents, dont le Brésil et des États d’Asie centrale. C’est paradoxalement ce regain d’activité qui a précipité la chute d’Hosni Mubarak : les travailleurs qui remplissent les usines réhabilitées ou nouvellement construites par l’ouverture de relations hors du circuit saturé des marchés arabes ou américains n’ont rien retiré des 7% de croissance annuelle de l’économie égyptienne . Au contraire, les autorités ont appliqué une politique de salaires réduits au strict minimum, tout en favorisant l’éclosion d’établissements de micro-prêts à taux usuraires, vite devenus indispensables à la survie de la masse de travailleurs pauvres. Un système d’extorsion qui fonctionne grâce à la police, dont les agents assurent le recouvrement des fonds via la torture et les arrestations arbitraires...et n’oublient pas de se servir au passage. À un niveau supérieur, l’élite militaire, qui possède officiellement au moins 15% de la richesse économique du pays et officieusement bien plus, est la grande gagnante de ce système de corruption et d’intimidation. Confrontée à une révolte sociale de plus en plus intense, celle-ci a finalement choisi de se débarrasser de son leader, le président Hosni Mubarak. Un calcul qui rejoint celui des protecteurs américains du pays : ceux-ci ne voient pas d’un bon œil l’influence croissante des puissances émergentes dans un pays considéré comme la pièce maîtresse de la diplomatie américaine, qui a renoncé sa politique offensive envers Israël.

Remise en cause des axes diplomatiques

Mais le soutien inconditionnel à l’État Hébreu est-il encore l’axe principal de la diplomatie dans la région ? L’abandon sans presque coup férir du dirigeant égyptien par l’administration Obama, face à des manifestants qui dénoncent unanimement le traité de paix signé par Sadate et Bégin il ya trente ans laisse planer le doute quant à la nature réelle des priorités de Washington. Le soutien diplomatique et militaire des États unis à la déstabilisation de régimes de plus en plus tournés vers la Chine, à Tripoli et à Khartoum, laisse penser qu’une politique étrangère renouvelée est à l’œuvre dans la zone. La cristallisation actuelle, autour de la crise libyenne, d’un rapport de force opposant les puissances émergentes du groupe BRICS aux États-Unis et à leurs alliés laisse penser que les puissances émergentes sont bien les cibles véritables des Occidentaux dans la région. Cette re-configuration des conflits de puissances incite ces derniers à rechercher l’apaisement, voire la bienveillance d’un monde arabo-musulman où les questions caucasiennes et Ouïgoures, épines dans le flanc des Russes et des Chinois, trouvent un écho certain. Ces relations renouvelées pourraient, à terme, mener les États unis à revoir leurs dispositions à l’égard d’Israël.

« Contre-révolution »


Quelle que soit leur nature, ces calculs ne prennent pas en compte le sort des populations et des forces du travail.En Égypte, l’armée débarrassée de Mubarak s’élève contre les revendications sociales des révolutionnaires. Le 9 avril dernier, soit deux mois après la chute du Raïs, la troupe ouvrait le feu sur la foule à nouveau rassemblée sur la Tahrir, tuant plusieurs manifestants. « Nous faisons face à une contre-révolution », déclaraient ces derniers après avoir essuyé des tirs à balles réelles. Un mois et demi auparavant, la junte au pouvoir interdisait toute expression syndicale. Les « nouveaux » dirigeants savent que dans un monde dominé par les prescriptions du FMI, leurs intérêts peuvent prospérer malgré une certaine liberté des médias que les lois du marché se chargeront d’uniformiser et de mettre au pas, bien plus surement que toutes les polices politiques. Ils peuvent tout-à-fait tolérer des élections dans lesquelles les citoyens n’auront en réalité aucun choix. Moubarak, sa fraude électorale et sa censure avaient fait leur temps. L’exploitation et la misère, elles, sont toujours là.

Geoffroy Géraud-Legros


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