Moyen-Orient et Afrique du Nord

Diplomatie perdante

Geoffroy Géraud-Legros / 7 mai 2011

Contradictoire et décalée par rapport à la politique des grandes puissances, la politique étrangère de la France n’est pas à la hauteur du système d’enjeux qui émerge sur la scène internationale.

Peu de médias se sont penchés sur les causes et les effets des crises qui secouent l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et la zone comprise entre l’Iran, le Golfe Persique et l’Afghanistan. Moins encore songent à interroger les rapports entre des évènements tels que les soulèvements tunisiens et égyptiens, la guerre civile et l’attaque de l’OTAN contre le gouvernement libyen et la mort d’Oussama Ben Laden. Une telle analyse nécessiterait des recherches approfondies, et déboucherait avant tout sur des hypothèses. Néanmoins une analyse à chaud peut permettre de dégager quelques-uns des axes de la « grande transformation » qui a lieu sous nos yeux dans cette partie décisive du monde.

Le poids déterminant de la stratégie américaine

Les mouvements qui ont abouti à la chute des dirigeants d’Égypte et de Tunisie ont pour point commun de ne pas viser pas directement les États-Unis ou l’influence étrangère. Fait nouveau lui aussi, la diplomatie américaine s’est empressée de « lâcher » Abbidine Ben Ali et Hosni Mubarak, têtes de ponts de la politique américaine en Afrique du Nord. En Tunisie — “Témoignages” l’a souligné à plusieurs reprises — un véritable « lobbying » favorable à la déchéance du président était pratiqué depuis plusieurs années par des institutions et « think tanks » néo-conservateurs. Le régime de Tunis était accusé de privilégier un « capitalisme de copinage » (Crony capitalism) aux dépens des intérêts des multinationales américaines. Sa chute s’inscrivait ainsi dans un agenda largement consensuel à Washington. Barack Obama avait d’ailleurs pris des distances croissantes avec le pouvoir tunisien, pourtant mis en place en 1987 avec l’aide de la CIA, lors d’une révolution de palais à laquelle, déjà, la CIA avait donné le nom du « Jasmin ». Les choses semblaient a priori plus complexes en Égypte : véritable « porte-avions » des États-Unis, le pays qui avait signé la paix avec Israël en 1978 sous la houlette d’Anouar el-Sadate était garant du statu quo dans la région, assurant donc une certaine tranquillité à l’État hébreu, poste avancé de la diplomatie et de la stratégie US au Proche-Orient.

Retournement d’alliances

C’est pourtant avec une facilité déconcertante que la Maison-Blanche a laissé choir le régime d’Hosni Moubarak. La dégringolade en deux semaines du président égyptien a même été largement favorisée par les États-Unis, qui répété qu’ils ne soutiendraient pas un écrasement par les armes du mouvement qui secouait les grandes villes du pays. Un choix qui a peu à voir avec la philanthropie : au Bahreïn, Barack Obama et Hillary Clinton n’hésitent pas à « couvrir » un régime ami des USA, qui fait tirer dans la foule, et appelle à la rescousse l’armée saoudienne, elle-même sous quasi-tutelle américaine. Pourtant, la dénonciation de l’Accord Égypto-Israélien était bien l’un des leitmotivs des manifestants d’Égypte. Or, la transition au sommet du pouvoir n’a déclenché aucune de ces mises en garde relatives à la sécurité de l’allié israélien, pourtant automatismes habituels de la diplomatie américaine. Le bouleversement est de taille : en quelques jours, la sécurité d’Israël a cessé d’être assurée par la garantie puissante de l’alliance égyptienne… mais aussi, par la division des mouvements palestiniens. Le Fatah et le Hamas, qui semblaient ennemis irréconciliables, ont du jour au lendemain conclu une alliance qui ruine plus d’une décennie de division des forces palestiniennes menée avec succès par l’État hébreu. L’annonce de la réconciliation des deux partis, jusque-là crispés sur leurs bastions respectifs de Cisjordanie et de Gaza, n’a pas, elle non plus, appelé de commentaire des États-Unis. Tout se passe donc comme si le soutien à l’État d’Israël, axe constant de la politique étrangère américaine devenu de civilisation sous Georges Bush, n’était plus la priorité de l’administration Obama. Celle-ci semble désormais privilégier la réorganisation des rapports de forces dans le monde musulman : une entreprise qui implique une prise de distance avec l’État hébreu.

Une nouvelle approche de l’islamisme radical ?

La redistribution des cartes va plus loin : en organisant l’opération contre Oussama Ben Laden sur le territoire pakistanais — emplois d’hélicoptères et de troupes de marines « Seals » à l’appui — sans l’accord des autorités d’Islamabad et sans même les consulter, les États-Unis ont infligé un sévère camouflet à un autre régime allié. Le pouvoir de Pervez Mousharraf est sans conteste le grand perdant de l’arrestation du fondateur d’Al-Qaïda. Alors que leur autorité, minée par la corruption et les conflits internes, vacille face aux mouvements religieux militants, le dirigeant pakistanais et son équipe doivent assumer un déni ouvert de la souveraineté de l’État. Dans le même temps, la pratique américaine montre une certaine ouverture envers les islamistes les plus radicaux. Ainsi, l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden a été suivie d’un appel appuyé de Mme Hillary Clinton aux « Talibans modérés », leur demandant de « rejoindre le processus de construction de l’Afghanistan ». En Libye, le général James Stavridis, commandant en chef de l’OTAN, a admis face au Sénat la présence d’« éléments d’Al-Qaïda » au sein des troupes basées à Benghazi soutenues par des bombardements par les troupes de l’Alliance atlantique. Un aveu que recoupent des témoignages de terrain, qui rapportent que la représentation de l’islamisme radical au sein des forces « rebelles » va bien au-delà des « quelques éléments ».

Le basculement des enjeux géopolitiques, en cours depuis la fin de la guerre froide, pourrait expliquer cet apparent retournement d’alliances. Du point de vue de la puissance américaine, l’adversaire principal se trouve désormais en Chine. Avec l’émergence de la République populaire apparaît un nouveau système d’enjeux : la localisation géographique de l’aire « chaude » de la planète est passée de l’espace compris entre le Rhin et l’Oural à celui qui englobe le Moyen-Orient, le sous-continent indien et la Chine. Dans cette configuration, Israël n’est plus l’avant-poste ; la maîtrise du monde arabo-musulman, qui recèle les ressources pétrolières si essentielles à la croissance chinoise devient essentielle. Ainsi, l’intérêt bien compris des USA peut passer par une alliance avec l’Islam politique, force incontournable dans cette aire, qu’il vaut mieux avoir avec que contre soi.

À Paris : une diplomatie en négatif

Quelle place tient la politique étrangère de la France dans cette redistribution des influences ? Comme à l’accoutumée, les impulsions données par Nicolas Sarkozy incorporent de gigantesques contradictions. Certaines ne sont finalement que la transposition de la position de la France, demi-puissance, demi-Empire colonial, demi-pouvoir économique. D’autres tiennent aux orientations propres du pouvoir sarkoziste et des enjeux dans lesquels est pris le chef de l’État, tant sur la scène internationale qu’au plan interne. Pour faire court, on pourrait dire que Nicolas Sarkozy veut tout à la fois fédérer les alliés en disgrâce de l’Amérique et aller plus vite que Washington. Dans l’affaire libyenne, on a vu l’Élysée provoquer une guerre pour forcer la main des États-Unis. La manœuvre ne coûtait rien à Paris, qui a perdu les 10 milliards de contrats avec la Libye annoncés il y a trois ans. Néanmoins, l’OTAN demeure circonspecte : rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’elle suivra la volonté d’escalade de Paris. D’autre part, le Palais présidentiel a vu défiler les représentants des deux États perdants des derniers coups stratégiques américains : le premier ministre pakistanais et son homologue israélien s’y sont croisés cette semaine. La France pourra-t-elle assumer le jeu contradictoire et mouvant décidé par l’Élysée ? Au vu de l’immensité des enjeux, il y a fort à parier que cette formule sera celle d’une diplomatie perdante.

Geoffroy Géraud-Legros


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