Moyen-Orient et Afrique du Nord

Entre aspirations démocratiques et réalités impériales, l’Afrique du Nord est au cœur de bouleversements voulus du jeu géopolitique

Révolution et guerre en Afrique du Nord : les nouvelles règles du grand jeu ?

Geoffroy Géraud-Legros / 27 avril 2011

La vague de révoltes qui a ébranlé et qui continue de secouer une large part du monde arabo-musulman interroge. Est-elle pour autant « insoupçonnable », comme l’écrivait le “Monde” samedi dernier ? Certes, comprendre la soudaineté des mouvements et leur apparente contagion aux sociétés des États voisins nécessiterait une étude approfondie utilisant les outils que fournissent les sciences sociales contemporaines. En particulier, la cristallisation des mouvements révolutionnaires autour d’évènements dramatiques, tels que l’immolation par le feu du Tunisien Mohamed Bouazizi. Mais la dynamique proprement interne des mobilisations collectives du Maghreb et du Proche-Orient ne doit pas occulter l’importance des facteurs « externes » qui les affectent.

De la Révolution démocratique…

Il serait réducteur d’affirmer que ces évènements sont entièrement sous influence, tant dans leur déclenchement que dans leur aboutissement. Néanmoins, le rôle de la politique des États-Unis, des puissances européennes et des institutions financières internationales apparaît déterminant. Dans les cas tunisien et égyptien, plusieurs observateurs ont pointé la facilité avec laquelle la diplomatie américaine a « lâché » des régimes amis, considérés de surcroît- c’est particulièrement vrai de l’Égypte d’Hosni Moubarak- comme des pièces maîtresses dans la guerre contre le terrorisme et/ou la défense d’Israël. De plus, tant l’aspect et la structure que les revendications portées des mobilisations évoquent irrésistiblement les « révolutions démocratiques » qui se sont illustrées en Serbie (2000), en Ukraine (2004) en Géorgie (2003). Placés sous la bannière d’Internet et de la revendication démocratique, ces mouvements à fort quotient de communication entretiennent en réalité une forte parenté avec les courants les moins « démocratiques » des sociétés concernées. La “Révolution de bulldozers” serbe a vite avoué son ultranationalisme, la “Révolution orange” ukrainienne, son antisémitisme et sa nostalgie de la collaboration, la “Révolution des roses” géorgiennes de (…), son intégrisme religieux et ses penchants autoritaires. Là où ils ont triomphé, les bénéficiaires de ces révolutions finalement plus conservatrices que démocratiques ont appliqué des politiques presque identiques : rapprochement militaire avec les USA, privatisation accélérée de l’économie et « ouverture » des marchés aux capitaux occidentaux. Ces derniers sont, en dernière analyse les grands bénéficiaires de mobilisations qui, si elles entraînent souvent les classes populaires derrière des mots d’ordre de justice sociale, n’ont jusqu’à présent jamais abouti à des transformations favorables à ces dernières.

…à la guerre humanitaire ?

Ce scénario semble bel et bien à l’oeuvre en Tunisie : depuis plusieurs années, les opérateurs économiques et les dirigeants américains souhaitaient la chute du régime népotique de Ben Ali, devenu un obstacle à leurs intérêts. Il plane sur l’Égypte, où une armée dirigée par des propriétaires d’usine et de domaines agricoles, très américanisée, financée par Washington à raison de plus d’un milliard de dollars annuels, est pour l’heure la seule force organisée bénéficiaire de la « transition ». « Transition » qui n’est pas actuellement caractérisée par des avancées sociales, même si nombre de travailleurs demeurent mobilisés et n’ont pas dit leur dernier mot.
En Libye, quelques jours ont suffi pour que la « révolution démocratique », d’abord drapée dans la revendication monarchiste, tourne à l’affrontement armé et à la guerre civile. Le déroulement des évènements témoigne d’un fort degré d’organisation des forces opposées au Gouvernement et au dirigeant historique, Mouammar Kadhafi. La rapidité avec laquelle les armes ont fleuri dans les manifestations, l’apparition presque immédiate d’une armée organisée dotée d’un plan de bataille, la présence de bâtiments américains au large des côtes libyennes et la réactivité de l’ONU et de l’OTAN laissent croire à une large anticipation du conflit par les chancelleries occidentales.
Autorisée par l’ONU, l’action militaire de la France, de l’Angleterre et de l’Italie excède aujourd’hui les limites fixées par la résolution 1973, qui se borne à instaurer une zone d’exclusion aérienne. Bombardements de civils, attaques de bâtiments publics, parti-pris ouvertement énoncé pour l’un des deux camps en présence… les postures prises à Londres, Paris et Rome irritent chaque jour un peu plus les puissances émergentes. Hier, la Russie annonçait qu’elle opposerait son véto à une résolution, si cette dernière avait pour effet « d’intensifier la violence et la guerre civile ». De son côté, Nicolas Sarkozy semblait amorcer un recul en excluant toute intervention au sol. Au même moment, le secrétaire général des Nations-Unies Ban-Ki-Moon se rendait à Moscou. La « guerre humanitaire » aura-t-elle lieu ?

USA/ Islam politique : une nouvelle feuille de route ?

S’ils ne sont pas à proprement parler téléguidés – quel mouvement social peut l’être ? – les enchaînements d’évènements révolutionnaires ne sortent pas du cadre dessiné par la politique étrangère de Washington et de ses alliés. Fait significatif, les chancelleries occidentales semblent réserver leur appui aux mouvements qui se déroulent dans des États laïcs et/ou fondés sur la répression de l’islamisme radical tels que la Tunisie, l’Égypte, la Libye et, aujourd’hui, la Syrie. Tout se passe donc comme si la nouvelle feuille de route des grandes puissances dans le monde arabo-musulman favorisait la représentation d’une forme d’Islam politique... tout au moins lorsque celui-ci s’accommode à leurs conceptions économiques. Une impression que corrobore la prise de position de l’OTAN dans la crise égyptienne. Le 8 février, l’Alliance atlantique émettait un rapport préconisant ardemment « l’application du modèle turc de développement » à l’Égypte. La référence donne à penser : pour les États-Unis et leurs alliés, la Turquie constitue avant tout la synthèse réussie de l’islamisme du parti AKP au pouvoir et de l’ultra-libéralisme, dans la continuité de l’ancrage pro-américain. Qualifié « d’allié-clef », « à l’égal d’Israël » par Barak Obama, le régime d’Ankara bénéficie d’un régime de faveur auprès de Washington, qui ne s’attache guère aux graves et nombreuses violations de la liberté de presse et des droits des minorités perpétrées par les autorités turques. Ces dernières ont, aux yeux du communiqué de l’OTAN précité, la qualité de « favoriser une économie ouverte à la mondialisation » d’autre part, la bienveillance active ou passive des États unis envers le renversement des régimes laïcs arabes contraste avec le soutien renouvelé qu’ils accordent aux théocraties inflexibles de la péninsule arabique. La répression qui frappe les chi’ites saoudiens depuis le début de l’année, la participation du pouvoir de Ryad, allié des USA, aux violences à l’encontre des insurgés dans l’État voisin de Barhein n’ont déclenché autre chose que de vagues protestations de la Maison Blanche.

Un syndrome chinois ?

Ce n’est peut-être pas sur le continent africain lui-même que se trouvent les causes profondes de la vaste refonte géopolitique impulsée par les États-Unis d’Amérique. Celles-ci se situent peut-être plus à l’Est, dans la rivalité montante entre la Chine, nouvelle puissance globale, et les États-Unis d’Amérique, premier pouvoir économique et militaire devenu, depuis la chute de l’URSS, l’unique « gendarme du monde ». Dans ce nouvel affrontement d’échelle planétaire, l’Afrique et ses ressources constituent un enjeu décisif. Les années 2000 ont vu un renforcement sans précédent des rapports entre la Chine et les États d’Afrique : aux yeux de ces derniers, la République populaire offre l’avantage considérable de ne pas pouvoir - ni vouloir- imposer sa présence sur les marchés par le biais de coups d’État ou de canonnières. Un essor auquel l’activisme renouvelé des États unis et de leurs alliés sur le continent africain constitue sans doute la réponse. Cette contre-offensive explique ainsi le rôle-clef joué par Washington dans la sécession du Sud-Soudan, dont le pétrole était jusque-là exploité par des entreprises chinoises. Il n’est sans doute pas indifférent de savoir que deux semaines avant le déclenchement des évènements libyens, le colonel Kadhafi avait annoncé un large transfert des concessions pétrolières à des compagnies chinoises…

Geoffroy Géraud Legros


Kanalreunion.com