Moyen-Orient et Afrique du Nord

« L’Iran, pas la Syrie, est la véritable cible de l’Occident »

Condamnation des dirigeants occidentaux dans un journal britannique

Témoignages.re / 2 septembre 2013

Dans un article publié hier dans le journal britannique "The Independant", Robert Fisk propose une analyse de la situation, et rappelle l’indignation à géométrie variable des dirigeants occidentaux. Voici des extraits de cet article, avec des inter-titres de "Témoignages".

« Avant que ne commence la guerre occidentale la plus bête de l’histoire du monde moderne— je veux parler, bien sûr, de l’attaque contre la Syrie que nous avons tous encore à avaler —, il serait bien de dire que les missiles de croisière que, avec certitude, nous nous attendons à voir balayer l’une des plus antiques villes de l’humanité n’ont rien à voir avec la Syrie.

Ils sont destinés à nuire à l’Iran. Ils sont destinés à frapper la République islamique, maintenant qu’elle a un nouveau et dynamique président — par opposition au cinglé de Mahmoud Ahmadinejad —, et alors qu’aujourd’hui elle pourrait être un peu plus stable.

L’Iran est l’ennemi d’Israël. L’Iran est donc, bien entendu, l’ennemi de l’Amérique. C’est ainsi que les missiles seront tirés sur le seul allié arabe de l’Iran.

Massacres en Irak et au Liban

Il n’y a rien d’agréable dans le régime de Damas. Ni dans ces commentaires avec lesquels le régime s’en tire quand il est question de gazage de masse. Cependant je suis assez âgé pour me souvenir que, quand l’Irak — alors allié de l’Amérique — a utilisé les gaz contre les Kurdes de Hallabjah en 1988, nous n’avons pas attaqué Bagdad. En effet, cette attaque devra attendre jusqu’en 2003, quand Saddam n’aura plus ni gaz ni aucune de ces armes qui nous donnaient des cauchemars.

Et il m’arrive aussi de me rappeler le bruit que la CIA a fait courir en 1988, accusant l’Iran d’être responsable des gazages de Hallabjah, un mensonge manifeste qui ciblait l’ennemi de l’Amérique, ennemi que Saddam à l’époque combattait en notre nom. Et ce sont des milliers de personnes — des milliers, pas des centaines — qui sont mortes à Hallabjah. Mais c’est comme ça. À époque différente, règles différentes.

Et je pense qu’il est bon de rappeler que, quand Israël a tué jusqu’à 17.000 hommes, femmes et enfants au Liban en 1982, lors d’une invasion prétendument provoquée par la tentative d’assassinat par l’OLP contre l’ambassadeur israélien à Londres — c’était en fait le copain de Saddam, Abu Nidal, qui avait organisé le meurtre, pas l’OLP, mais aujourd’hui cela n’a plus d’importance —, quand Israël donc a tué ces 17.000 personnes, l’Amérique a simplement appelé, les deux parties, à faire preuve de «  retenue  ». Et quand, quelques mois avant cette invasion, Hafez al-Assad — le père de Bashar — a envoyé son frère à Hama liquider les milliers de Frères musulmans rebelles, personne n’a grommelé ne serait-ce qu’un mot de condamnation. «  Hama Rules  » (Les règles de Hama), c’est comme cela que mon vieux copain Tom Friedman a appelé, avec cynisme, ce bain de sang.

Quoi qu’il en soit, la Confrérie n’est plus la même aujourd’hui, et Obama n’a même pas pu se décider à faire un « hou ! », quand leur président élu a été renversé.

L’ypérite contre les Iraniens

Mais attendez… L’Irak — quand il était « notre » allié contre l’Iran — n’a-t-il pas utilisé les gaz contre l’armée iranienne ? Oui, il l’a fait. J’ai vu cette nouvelle Ypres, blessée par cette attaque horrible de Saddam, des officiers américains, dois-je ajouter, ont visité le champ de bataille après, et ils ont présenté un rapport à Washington — et on s’en est fichu éperdument. Des milliers de soldats iraniens durant la guerre 1980-1988 ont été empoisonnés à mort par cette arme abominable.

Je suis retourné à Téhéran de nuit dans un train de militaires blessés et j’ai effectivement senti cette odeur, j’ai ouvert les fenêtres des couloirs pour libérer l’odeur nauséabonde du gaz. Ces jeunes hommes présentaient des blessures sur des blessures, littéralement. Ils portaient des plaies affreuses dans lesquelles nageaient d’autres plaies encore plus pénibles, proches de l’indescriptible. Pourtant, quand ces soldats ont été envoyés dans des hôpitaux occidentaux pour y être soignés, nous, les journalistes — malgré une preuve par l’ONU infiniment plus convaincante que celle que nous sommes susceptibles d’obtenir venant de Damas —, nous avons dit que ces blessés étaient des « présumées » victimes de gaz.

Alors, au nom du ciel, que sommes-nous en train de faire ? Après ces morts innombrables dans la tragédie redoutable de la Syrie, tout d’un coup —aujourd’hui, après des mois et des années de tergiversations —, nous nous agitons à propos de quelques centaines de morts. Épouvantables. Inadmissibles. Oui, c’est vrai. Mais nous aurions dû être bouleversés, dans l’action, par cette guerre en 2011. Et en 2012. Alors, pourquoi maintenant ?

Je pense en connaître la raison. Je pense que l’armée impitoyable de Bashar al-Assad pourrait bien être en train de gagner contre les rebelles que nous armons secrètement. Avec l’aide du Hezbollah libanais — l’allié de l’Iran au Liban —, le régime de Damas a écrasé les rebelles à Qusayr et serait sur le point de les écraser au nord de Homs. L’Iran est de plus en plus profondément impliqué dans la protection du gouvernement syrien. Donc, une victoire pour Bashar est une victoire pour l’Iran. Et les victoires iraniennes ne peuvent être tolérées par l’Occident. »


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