Moyen-Orient et Afrique du Nord

La crise du pain en Libye

Prix multipliés par cinq

Témoignages.re / 26 octobre 2015

Les Libyens sont à nouveau confrontés aux privations, qui deviennent de plus en plus une partie intégrante de leur lot quotidien, avec l’aggravation de la crise du pain qui revient en force sur fond d’épuisement des stocks de farine découlant du non renouvellement des contrats liant les autorités aux fournisseurs.

Depuis ces derniers mois, la crise du pain, comme aiment l’appeler les Tripolitains, s’installe peu à peu avec l’apparition des files d’attente devant les boulangeries dont la plupart ont mis la clef sous le paillasson, faute de farine.

La crise économique, qui secoue le pays depuis la chute de la production et des exportations pétrolières, principales ressources du pays, accentué par la division de la Libye en un Etat bicéphale, commence à faire ses effets directs sur les citoyens.

Le prix d’une miche de pain, dans la plupart des boulangeries de la capitale, Tripoli, a été multiplié par cinq par rapport au prix officiel, après l’épuisement des stocks de farine dans les dépôts.

La plupart des boulangeries vendent une miche de pain ordinaire à 250 dirhams (1340 dirhams= 1 dollar), ce prix pouvant grimper jusqu’à 500 dirhams, tandis que la miche de farine d’orge peut coûter jusqu’à un dinar.

Propriétaire d’une boulangerie, Hadj Mohamed al-Misrati indique acheter la farine auprès de moulins privés à 38 dinars le sac de 50 kg, auxquels il faut ajouter les frais de transport.

Il doit faire face au mécontentement des consommateurs en raison de l’augmentation du prix du pain, ce qui l’oblige à afficher la facture d’achat de la farine quotidienne sur la porte de la boulangerie afin de ne pas être exposé à l’embarras devant les clients

Il existe des dizaines de minoteries privées en Libye qui réclament à l’Etat libyen depuis deux ans des dettes qui se sont élevées à des centaines de millions, et qu’il est incapable de rembourser à cause de la baisse de ses revenus découlant de la chute de la production du brut et des exportations qui atteint aujourd’hui les 400.000 barils par jour contre 1,5 million en temps normal.

Cette situation a fait que les fonctionnaires de l’Etat accumulent plus de trois mensualités d’arriérés de salaire et le pays commence à manquer cruellement de liquidité, le tout dans un contexte de violence et de chaos sécuritaire qui a grandement perturbé le circuit de distribution de fonds, cible de braquages.

Avant la révolution de 2011, le prix d’une miche de pain en Libye ne dépassait pas les 50 dirhams, et l’Etat prenait en charge les produits de première nécessité et le carburant, les services de santé, l’électricité, les subventions qui ont atteint en 2010 huit milliards de dinars libyens.

Après la révolution en Libye en 2011, le pays est entré dans un chaos, sécuritaire, politique et économique, et l’absence de statistiques et les données économiques ont contribué à alimenter la corruption avec trois budgets adoptés lors des trois derniers gouvernements qui se sont élevés à près de 200 milliards de dinars, sans la présence de systèmes de surveillance ou de la comptabilité étatique.

Le syndicat des boulangeries de Misrata (220 km est de Tripoli) a expliqué la hausse du prix de la miche de pain en Libye par la décision du Congrès général national (CGN-Parlement sortant) à Tripoli de substituer la subvention directe des produits des denrées de première nécessité par le versement d’une prime directe aux citoyens.

Le syndicat a rappelé que « depuis l’adoption du budget de l’Etat par le Congrès général national pour l’année 2015, qui comprenait dans une de ses clauses le remplacement des subventions de ration par un soutien monétaire, les subventions ont été arrêtées y compris pour la farine ».

La quantité de farine allouée pour les boulangeries a été progressivement diminuée, ce qui a poussé les propriétaires de boulangerie à acheter la farine auprès des minoteries privées en Libye au tarif de 70 dinars le quintal, a précisé le syndicat.

« Au regard de l’augmentation du quintal de la farine et d’autres coûts, il est devenu impératif pour les propriétaires de boulangeries d’augmenter le prix du pain en alignement avec cette hausse ».

Le syndicat a souligné que l’achat de la farine auprès de moulins privés était “temporaire”, en attendant des solutions radicales au programme de substitution de subvention des produits de base par un soutien monétaire, ou d’annuler la décision du CGN et de continuer à subventionner la farine comme par le passé.

Cette situation de crise touche aussi les autres villes libyennes mais à des degrés moindres et en fonction de la disponibilité de la farine.

Dans les régions où le Parlement libyen impose son autorité, en général situées dans l’Est du pays, la situation est quelque peu différente, car le gouvernement intérimaire libyen émanant du Parlement a décidé de maintenir la subvention des denrées de premières nécessité, notamment la farine, le pain et l’essence, en dépit de la diminution des ressources de l’Etat qui l’a obligé à l’adoption d’un budget déficitaire.

Mais le pain n’est qu’une partie de l’iceberg des pénuries auxquelles sont confrontés les Libyens en dépit de leurs énormes ressources.

Malheureusement, l’impasse dans laquelle se trouve le processus politique n’est pas près d’être surmontée depuis le rejet par les deux principaux protagonistes de la crise politique du pays, le Parlement et le CGN, des propositions de l’émissaire des Nations unies pour un accord portant sur un gouvernement d’union nationale chargé de mener une nouvelle transition inclusive.


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