Moyen-Orient et Afrique du Nord

Les minorités prises pour cible en Irak

11 ans après l’intervention des Etats-Unis et de l’OTAN

Témoignages.re / 15 juillet 2014

En Irak, la guerre civile a des effets dévastateurs sur des minorités, sommées de choisir leur camp. Une analyse de IRIN.

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Bazar de Kirkuk, cette ville est un exemple de la diversité culturelle de l’Irak, remise en cause depuis 11 ans par la guerre.

« Le bruit des tirs d’artillerie était terrifiant. Il n’y avait plus personne dans ma rue. Notre famille a été la dernière à partir », a expliqué Janda, qui appartient à la communauté chrétienne assyrienne d’Irak.

Elle et les cinq membres de sa famille ont fui la ville de Qaraqosh (également connue sous le nom de Bakhdida et Al-Hamdaniya), située à 30 km à l’est de Mossoul, au nord de l’Irak, en pleine nuit.

La famille a rejoint Erbil - capitale de la région semi-autonome du Kurdistan - en voiture et trouvé refuge dans une salle de sport d’Ankawa, un faubourg à majorité chrétienne de la ville.

Janda fait partie des quelque 10 000 chrétiens qui ont fui la plaine de Ninive – province située au nord-est de Mossoul – en l’espace de quelques jours, à la fin du mois de juin, et se sont réfugiés à Erbil pour échapper aux militants de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et aux combats qui opposent ces derniers aux forces armées kurdes (Peshmerga). La campagne de bombardements aériens des forces de sécurité irakiennes contre l’EIIL a ajouté à l’inquiétude ambiante.

« Nous avons peur car nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles l’EIIL décapite des gens », a dit Ammar, lui aussi chrétien, qui a quitté Qaraqosh avec sa femme, Iman, et leurs deux enfants. Ils ont trouvé refuge dans une salle exigüe. « Ce qui est arrivé aux chrétiens de Syrie – nous nous attendons à subir le même sort », a-t-il ajouté.

Selon des rapports sur la situation en Syrie, des églises ont été brûlées et des chrétiens ont été attaqués et contraints de se convertir à l’islam au cours de ces derniers mois. Ces informations, même si elles ne sont pas avérées, ont renforcé les craintes de la communauté chrétienne d’Irak.

Les églises de la ville de Mossoul n’ont jusqu’à présent subi aucun dommage important – une statue de la vierge Marie a été détruite et des croix ont été remplacées par des drapeaux noirs de l’EIIL – mais deux nonnes et trois orphelins ont disparu la semaine dernière et il est à craindre qu’ils aient été enlevés.

L’EIIL a lancé son offensive militaire dans le nord de l’Irak au début du mois de juin et s’est emparé d’une grande partie des provinces de Ninive, Salaheddin et Kirkuk. L’organisation contrôle également plusieurs localités de la province d’Anbar depuis le début de l’année. Le 29 juillet, l’organisation a proclamé l’établissement d’un califat islamique.

Si l’on recense des personnes issues de toute religion et de toute ethnie parmi les 1,2 millions de personnes déplacées depuis janvier, les groupes de défense des droits de l’homme indiquent que les chrétiens – comme les autres minorités irakiennes, notamment les shabaks, les turkmènes et les yézidis– sont particulièrement vulnérables à l’EIIL et à tout autre fracture politique et géographique qui pourrait se faire jour dans le pays.

« Il apparaît clairement que l’EIIL utilise un mode d’action qui consiste à cibler délibérément les minorités irakiennes et d’autres personnes qu’il soupçonne de s’opposer à lui, et d’en enlever et séquestrer les membres », a expliqué Donatella Rovera, conseillère d’Amnesty International pour les situations de crise, actuellement présente dans le nord de l’Irak.

« Tous les jours, je rencontre des familles qui veulent à tout prix retrouver un fils, un mari ou un frère qui ont été capturés par des groupes de l’EIIL et dont elles ne savent ni où ils se trouvent ni ce qu’ils sont devenus. La plupart ne veulent pas que l’on cite les noms de leurs proches disparus car elles craignent pour leur sécurité ».

Letta Tayler, chercheuse sur le terrorisme et le contre-terrorisme à Human Rights Watch (HRW), a dit que, si des atrocités étaient « commises de tous côtés », les minorités étaient « prises pour cible » par l’EIIL, qui partage l’idéologie radicale des sunnites.

« Les minorités religieuses sont doublement prises pour cible ; elles sont victimes à la fois du conflit général et d’attaques en raison de leurs croyances », a-t-elle dit. « Il s’agit d’une tendance traditionnelle en Irak, mais elle s’aggrave en période de conflit et ces personnes sont paniquées. En ce moment, nous assistons à une accélération du déplacement de masse des minorités religieuses », a-t-elle ajouté.

Les chrétiens

Ces attaques pourraient accentuer la tendance à l’émigration des chrétiens. Avant l’invasion menée par les Etats-Unis en 2003, le pays comptait environ 1,3 million de chrétiens, mais ils ne seraient plus que 300 000 actuellement. Ceci est en grande partie lié à l’augmentation des violences, notamment à l’attaque perpétrée en 2010 contre l’église Notre-Dame du Salut de Bagdad et qui a fait 58 victimes.

Zaid Al-Ali, avocat irakien et auteur de ‘The Struggle for Iraq’s Future’, a dit que si les chrétiens n’étaient pas concernés par les violences entre sunnites et chiites ou n’étaient pas nécessairement visés en raison de leur appartenance religieuse, ils avaient été particulièrement touchés par les violences de 2006-2007, lorsque les menaces, les extorsions et les enlèvements étaient motivés par des raisons religieuses.

« Les gens visés étaient, en général, ceux qui n’avaient personne vers qui se tourner, pas de liens tribaux, pas de relations au sein du gouvernement et qui vivaient le plus souvent dans les quartiers les moins sûrs, donc il y a eu beaucoup de chrétiens parmi les victimes », a-t-il dit. « Les chrétiens ont toujours été visés, ils sont le ventre mou de l’Irak. Ils n’ont pas les mêmes relations avec l’Etat que les musulmans et personne ne s’intéresse vraiment à leur sort ».

Cette semaine, bon nombre de chrétiens qui avaient fui Qaraqosh pour rejoindre Ankawa sont rentrés chez eux, selon des chefs d’églises. Les bombardements ont pris fin pour l’instant, mais outre les conditions de vie difficiles liées au manque d’eau, de carburant et d’électricité, il règne une profonde incertitude sur l’avenir, car l’EIIL ne semble pas prêt à rendre les territoires dont il s’est emparé.

Bashar Matti Warda, l’archevêque du diocèse catholique chaldéen d’Erbil, a dit : « Nous sentons vraiment que les chrétiens perdent espoir en l’avenir et nous rencontrons beaucoup de familles qui souhaitent quitter l’Irak pour de bon, ce qui est une grande perte pour nous ».

Les turkmènes

Les chrétiens ne sont pas la seule minorité à s’inquiéter de l’avancée de l’EIIL : plusieurs rapports ont fait état d’attaques sur des villages shabaks ; et les turkmènes, qui forment le troisième plus important groupe ethnique du pays et sont victimes de persécutions depuis de longues années, sont également devenus la cible des insurgés.

Le 6 juillet, Aydin Maroof, responsable du bureau politique du Front turkmène, a dit aux médias locaux que 200 turkmènes avaient été tués et que 200 000 autres avaient été déplacés dans les attaques de l’EIIL à Ninive et Kirkuk. D’après HRW, l’EIIL a mené des raids sur Guba et Shireekhan, des villages proches de Mossoul où vivent des turkmènes chiites, le 23 juin. Des maisons et des fermes ont été pillées, quatre lieux de prière chiites ont été détruits par des explosions et environ 950 familles turkmènes ont été contraintes de quitter la zone.

D’autres lieux de prière fréquentés par des turkmènes ont également été pris pour cible à Tal Afar, à 50 km à l’ouest de Mossoul, selon HRW.

« C’est une sorte de génocide contre les turkmènes et d’autres populations d’Irak », a dit à IRIN Ali Bayatli, représentant de l’association des avocats turkmènes en Irak (Association of Turkoman Lawyers in Iraq) à Kirkuk.

Après avoir expliqué pourquoi un nombre important de déplacés turkmènes avaient cherché refuge à Kirkuk, il a ajouté : « Ces personnes qui sont venues à Kirkuk ont le sentiment d’avoir trouvé la paix, mais ce n’est que temporaire. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait ».

Les Yézidis

A Bashiqa, un village situé à environ 22 km au nord-est de Mossoul et où cohabitent yézidis et shabaks, Hussam Salim, responsable bénévole des programmes de l’organisation caritative ‘Yezidi Solidarity and Fraternity League’, a dit que la population avait peur de l’EIIL depuis la diffusion d’une vidéo tournée par des militants et montrant un groupe de yézidis qui avaient été enlevés.

« La communauté yézidie se sent très menacée par les projets de l’EIIL. Ils se sentent désespérés ici et beaucoup d’entre eux s’en vont pour l’Europe ou parlent de partir », a-t-il expliqué.

Les yézidis appartiennent à une religion ancienne associée à la foi zoroastrienne. Ils révèrent un dieu nommé ange-paon qui aurait été expulsé du paradis par Dieu. Ils sont donc considérés comme des adorateurs de Satan. Au fil des ans, les yézidis irakiens, qui sont environ 500 000, ont subi des persécutions et des attaques significatives, mais l’avancée de l’EIIL représente une nouvelle menace, en raison notamment de la situation géographique de la communauté dans des territoires longtemps disputés par le Kurdistan et l’Irak et qui sont aujourd’hui à la frontière avec le califat de l’EIIL.

« L’EIIL vise des personnes différentes de manières différentes, car ils ont des règles concernant certaines religions et certaines personnes sont très inquiètes », a dit M. Salim. « En ce moment, les forces kurdes des Peshmerga sont ici, mais nous savons que l’EIIL ne se trouve qu’à 5 km et nous voyons leurs postes de contrôle, alors nous sommes inquiets ».

Malgré le chaos, à Bagdad, l’élite politique du pays ne semble pas être prête à négocier un accord, alors que le Parlement vient à nouveau d’annuler ses sessions le 7 juillet.

Les minorités des territoires disputés

Les dirigeants kurdes ont saisi l’occasion pour réclamer la sécession du reste de l’Irak et Massoud Barzani, le président de la région du Kurdistan irakien, a indiqué qu’il comptait organiser un référendum sur l’indépendance d’ici à quelques mois.

Cependant, si les Kurdes du Kurdistan appuient l’indépendance, toutes les minorités qui vivent dans les territoires disputés que le gouvernement régional kurde (GRK) souhaite récupérer ne veulent pas être désignées comme kurdes.

Thirsa de Vries, responsable des programmes de l’organisation non gouvernementale (ONG) néerlandaise PAX en Irak, a dit que toute partition était susceptible d’accroître la vulnérabilité des minorités irakiennes et elle a appelé la communauté internationale à « prêter attention » aux politiques locales qui, a-t-elle ajouté, font « partie de jeux de pouvoir plus larges pour les territoires et l’influence ».

« Pendant de longues années, les politiques identitaires ont été utilisées pour manipuler les petites minorités qui vivent dans la plaine de Ninive– un territoire disputé par le GRK et le gouvernement central irakien », a-t-elle dit, avant d’ajouter que son organisation avait reçu de nombreux rapports émanant de shabaks, de yézidis et de chrétiens qui indiquaient subir des pressions pour prendre partir pour l’un ou l’autre des deux camps et qui, pour certains d’entre eux, ont été contraints de choisir un camp pour bénéficier d’une protection.

« La crise actuelle accentue les pressions sur les minorités pour qu’elles choisissent un camp et les tentatives pour manipuler leur identité se multiplient ».


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