Moyen-Orient et Afrique du Nord

Les valeurs universelles ne peuvent pas s’arrêter aux frontières de la Palestine occupée

Le message de Marwan Barghouti :

Témoignages.re / 28 janvier 2014

Condamné à perpétuité, le député palestinien lance un appel depuis la prison de Hadarim, cellule 28. Cet appel a été publié le 18 janvier dernier par « L’Humanité Dimanche ». Par solidarité avec le peuple palestinien, victime de la colonisation par l’État israélien, « Témoignages » publie ci-après de larges extraits de ce texte. D’autant plus que l’année 2014 a été déclarée par l’ONU « Année de solidarité avec le peuple palestinien ».

Le peuple palestinien aurait pu disparaître. En 1948, la Nakba eut lieu et 2/3 de notre peuple, 750.000 Palestiniens furent forcés à l’exil, dans une tentative qui marquera le siècle de remplacer un peuple par un autre. Israël sera alors établi sur de la Palestine historique, et sur nos ruines. Il aurait pu disparaître avec l’occupation du reste de son territoire en 1967. Mais notre peuple put compter sur deux choses, non seulement pour renaître de ses cendres, mais pour imposer son existence à l’oppresseur et au monde entier : sa détermination à mener la lutte pour la liberté, le retour et l’indépendance, et une solidarité internationale sans précédent, et jamais démentie, faisant de notre cause la plus universelle des luttes de libération.
65 ans après la Nakba, nous n’avons pas encore réussi à reconquérir nos droits et à mettre fin à l’occupation. La communauté internationale rechigne toujours à mettre fin à l’impunité d’Israël, et la paix semble de plus en plus compromise. Mais les peuples expriment chaque jour un peu plus leur soutien à la liberté et à la justice en Palestine, comme étant les seules voies qui mèneront à la paix. Désormais le drapeau palestinien flotte partout à travers la planète, et le vote à l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 2012 a démontré le soutien quasi-universel dont la perspective d’un Etat palestinien sur les frontières de 1967 jouit à travers la planète. Mais l’indépendance ne peut être atteinte simplement par un vote.
Il faut nous mobiliser pour traduire ce vote dans la réalité, et pour cela j’appelle tous les partisans de la liberté, de la justice et de la paix à travers le monde à se saisir de cette année de solidarité avec le peuple palestinien décidée par l’ONU pour en faire un moment décisif pour le triomphe de la liberté et de la justice.
Cette solidarité internationale, pour jouer pleinement son rôle, doit :
 ? réaffirmer la centralité de la question palestinienne. Cette cause est devenue le symbole de la lutte contre l’oppression et l’occupation, contre l’injustice et la négation des droits, contre les murs et l’apartheid à travers le monde.
 ? transcender les divisions politiques et la fragmentation géographique, car l’unité est la condition de la victoire pour les peuples opprimés. Elle est solidarité avec notre peuple qui vit sous un siège inhumain à Gaza, qui affronte la colonisation et le mur en Cisjordanie, surtout Jérusalem, avec ceux qui sont menacés de transfert par dizaines de milliers dans le Naqab, avec ceux qui endurent le siège de la faim et de la mort dans le camp de réfugié de Yarmouk.
 ? accentuer la pression internationale qui pèse sur la puissance occupante. J’appelle les hommes et femmes épris de liberté à travers le monde à soutenir la résistance pacifique et la capacité de notre peuple à tenir bon sur sa terre. Il est aussi temps d’agir résolument pour le boycott et l’isolement de l’occupation israélienne, en s’inspirant de l’expérience sud-africaine, et de se diriger vers les instances et juridictions internationales qui doivent prendre toutes leurs responsabilités et mettre un terme à l’impunité d’Israël, qui permet à cette occupation de perdurer, et demeure le principal obstacle à la paix. (…)

Il n’y a que trois scénarios possibles : un Etat pour tous ses citoyens sur toute la Palestine historique, deux Etats vivant côte à côte sur les frontières de 1967, où la poursuite de ce conflit et l’apartheid. Notre peuple ne tolérera pas l’apartheid, et le monde, qui vient de rendre hommage au symbole universel de la liberté Nelson Mandela, ne peut tolérer que ce régime terrible puisse renaître, après sa défaite en Afrique du Sud, en Palestine.
Je me suis engagé fermement pour la paix après la conclusion des accords d’Oslo. Mais Israël a choisi l’occupation et la colonisation, nous forçant à reprendre le chemin de la résistance. Cela ne m’a pas empêché de continuer à plaider pour une solution à ce conflit fondé sur deux Etats sur les frontières de 1967 et garantissant le droit au retour des réfugiés palestiniens. C’est Israël qui menace cette perspective. Aujourd’hui, je suis dans une prison israélienne, alors que l’extrême droite est au pouvoir en Israël.
(…) Qu’y a-t-il à attendre de négociations de paix qui ne s’appuient pas sur un engagement clair de la puissance occupante à mettre un terme à son occupation et à mettre en oeuvre les résolutions internationales et alors même que les actions de la puissance occupante confirment qu’elle a choisi résolument le chemin de la colonisation et de l’oppression ? L’occupation et la paix sont incompatibles, seule la fin de l’une marquera le début de l’autre. La liberté est donc la pierre angulaire de la paix.
Je vous appelle donc à continuer à incarner un message clair et salutaire : les valeurs universelles ne peuvent pas s’arrêter aux frontières de la Palestine, car renoncer à ces valeurs au Moyen-Orient, c’est les compromettre partout.
800 000 Palestiniens sont passés par les geôles israéliennes depuis 1967, dans une tentative de briser la volonté d’un peuple de poursuivre sa lutte pour la libération. C’est donc d’ici, de ma cellule, auprès de 5 milliers de prisonniers palestiniens dont la libération ouvrirait la voie à la liberté de notre peuple, auprès de Karim Younes qui a entamé sa 32ème année dans les geôles de l’occupation, de leaders palestiniens de diverses factions politiques dont le Secrétaire Général du Front Populaire pour la libération de la Palestine Ahmed Saadate, auprès de jeunes, de vieux, de femmes, d’enfants à qui Israël essaye de cacher l’horizon, que je vous envoie ce message pour vous assurer que notre détermination demeure intacte, et votre solidarité la nourrit quotidiennement. Le peuple palestinien par sa lutte et votre solidarité est entré dans la légende. Il prendra un jour, je n’en doute pas, sa place légitime dans l’histoire et la géographie.

Marwan Barghouti, Prison de Hadarim, Cellule n°28


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