Moyen-Orient et Afrique du Nord

Plus un seul de nos jeunes ne doit tomber en terre afghane

Geoffroy Géraud-Legros / 5 mai 2011

Les Réunionnais ont payé un trop lourd tribut à une guerre qui n’a apporté que chaos et violence. Oussama Ben Laden mort, l’occupation de l’Afghanistan en soutien à un régime corrompu devient indéfendable.

Les forces françaises sont engagées depuis près de 10 ans sur le sol afghan. But affiché de cette intervention aux côtés des États-Unis d’Amérique : abattre le régime des Talibans, traduire devant la justice Oussama Ben Laden, auteur présumé de l’attaque du 11 septembre 2001, et édifier une démocratie sur les ruines du régime répressif et sexiste installé en 2006.

Après les Talibans : un régime de corruption

La domination des Talibans sur l’appareil d’État — ou sur ce qui en tenait lieu — n’a pas résisté à l’assaut donné par l’une des plus puissantes armadas de l’Histoire, appuyée au sol par l’Alliance du Nord, une coalition de chefs de guerre afghans. Il ne fallut que quelques jours pour faire tomber le régime de terreur établi par les « étudiants », fondé sur le contrôle absolu de la vie quotidienne des Afghans et sur un sexisme érigé en morale et en politique publique. Il restait, selon la feuille de route des forces coalisées, à installer un régime « démocratique » et à arrêter l’état-major d’Al-Qaïda et plus particulièrement, Oussama Ben Laden. Du côté de la transition démocratique, le bilan est celui d’une faillite non seulement cuisante, mais surtout, voulue. Malgré les efforts des États unis et de leurs alliés pour donner au président Ahmid Karzaï, installé dès 2001 par les Accords de Bonn, l’image d’un chef d’État démocratique, le dirigeant afghan évoque irrésistiblement ces fantoches que les diplomaties impériales mettent en place aux quatre coins du monde. À peine installé aux manettes par les puissances coalisées, le chef de l’exécutif afghan s’est employé à enrichir sa famille et ses proches. La corruption au sommet du nouveau régime afghan est apparue au grand jour lorsqu’en 2009, le “New York Times” rapportait l’implication d’Ahmed-Wallid Karzaï, frère du chef de l’État, dans le plus vaste trafic de drogue du pays.

L’intervention militaire au service des fraudeurs

Le scandale était d’autant plus choquant que sa révélation suivait de près la victoire d’Ahmid Karzaï à la première élection présidentielle, très largement obtenue par la fraude. Celle-ci, selon des observateurs sur le terrain et de nombreux médias occidentaux, a porté sur plusieurs centaines de milliers de suffrages exprimés au premier tour, atteignant une ampleur telle qu’Abdullah Abdullah, adversaire de M. Karzaï sélectionné pour le second tour, finit par renoncer à sa candidature. Selon un scénario qui évoque les évènements récents de Côte-d’Ivoire, une commission « indépendante » mais fort proche de l’ONU et de la Coalition proclamait la victoire du candidat unique au second tour, malgré l’évidence de la fraude. Son caractère massif et décisif avait pourtant été révélé par la voix de Peter Galbraith, adjoint de l’envoyé spécial des Nations Unies Kai Eide. Une dénonciation qui valut à l’agent des Nations Unies d’être purement et simplement limogé par son supérieur. Après son éviction, Peter Galbraith n’hésita pas à affirmer que l’ONU avait « couvert la fraude ».

Violence redoublée

Le 19 novembre 2009, le secrétaire des Nations Unies Ban Ki-Moon félicitait pourtant le vainqueur de « l’élection » afghane, se contentant de lui adresser pour la forme quelques remarques sur la corruption régnant dans le pays. Du côté de la coalition, Barak Obama validait lui aussi l’élection, concédant toutefois que le scrutin avait été « quelque peu brouillon ».
La dégradation de la condition féminine par le régime Taliban n’a pas connu d’amélioration depuis le début de l’occupation, et a même empiré au cours de la décennie passée (voir encadré). La sécurité des Afghans n’est aucunement assurée par les troupes de la coalition. Selon des chiffres officiels, 9.000 civils auraient trouvé la mort au cours des 4 dernières années. Environ un tiers des victimes serait dû aux forces de la coalition et aux troupes gouvernementales soutenues par l’OTAN. Un rapport publié par les Nations Unies au mois de février dernier montre une augmentation de 55% du nombre d’enfants parmi les victimes civiles en 2010. Enfin, la mise en place d’un programme économique dit de « thérapie de choc » par les autorités afghanes et celles des États-Majors a précipité un nombre croissant d’Afghans dans la pauvreté la plus extrême : des entreprises qui auraient pu être sauvées ferment, le service public est livré aux compagnies privées. La capitale Kaboul compte désormais près de 500.000 sans-abris, pendant que les biens nationaux, privatisés, passent dans les mains des multinationales étrangères.

Plus un seul Réunionnais ne doit mourir en Afghanistan

Placée sous l’invocation de la paix et de la justice, la guerre d’Afghanistan n’a apporté que chaos, corruption, violence et pauvreté. Avec la disparition d’Oussama Ben Laden s’évanouit la seule justification audible de cette désastreuse expédition. Plus rien, désormais, ne justifie que la France et les États occidentaux ne continuent à influencer les destinées du peuple afghan et à y sacrifier une jeunesse, le plus souvent issue des zones et des classes les plus défavorisées. Selon des chiffres officieux, 20 à 30% des soldats français en Afghanistan sont originaires des Outremers. À en croire les officiers, ces derniers se distingueraient par leur « valeur guerrière » et leur « fidélité ». Ce lieu commun ancré dans l’imaginaire militaire passe sous silence les conditions objectives qui poussent nos compatriotes à s’engager sous les drapeaux : la pauvreté, qui frappe la moitié des Réunionnais et un chômage de masse, qui touche lui aussi 50% des jeunes de La Réunion. Avec 4 morts sur les 56 soldats tombés en Afghanistan, notre jeunesse paie un lourd tribut à une guerre qui, avec la disparition d’Oussama Ben Laden, n’a désormais plus de raisons formelles d’être. Nous ne devons et ne pouvons nous résoudre à voir nos jeunes utilisés en première ligne et mourir pour couvrir la fraude électorale, défendre un régime corrompu impliqué dans le trafic de stupéfiants, qui n’a de surcroît ni le projet ni l’intention d’améliorer le sort des femmes et les libertés publiques.

Geoffroy Géraud-Legros


Les femmes plus que jamais victimes

« 65% des 50.000 veuves que compte Kaboul considèrent le suicide comme la seule solution », écrit l’UNICEF dans un rapport de 2009 consacré à la condition féminine dans l’Afghanistan de l’après-Taliban. Selon un collectif de femmes afghanes, « l’Afghanistan demeure une théocratie patriarcale, où le mariage forcé est la règle, 60% des unions impliquant des jeunes filles de moins de 16 ans ». Il fallut une lourde pression internationale des mouvements féministes, ainsi que des manifestations de femmes au cœur de Kaboul, pour empêcher en 2009 le vote d’une loi punissant les épouses qui refuseraient des relations sexuelles à leurs maris ou qui sortiraient de leur domicile sans l’autorisation de ces derniers. Le texte, qui fut finalement retiré, visait seulement à graver dans le marbre de la loi la réalité du traitement des femmes en Afghanistan. Toutes les associations féminines, même la pro-américaine Assemblée des femmes, favorable à la présence des troupes étrangères l’affirment : la condition des femmes a régressé depuis l’intervention des corps expéditionnaires de l’OTAN et des armées privées qui l’accompagnent. La violence envers les femmes a fait un bond de 90% au cours de la seule année 2010, après avoir connu une augmentation similaire au cours de l’année précédente. Selon Ann Jones, rédactrice au quotidien américain “The Nation”, « le Parlement, les Tribunaux et les ministères ont tous été placés entre les mains de misogynes féodaux ». La défaite des Talibans ne fait rien à l’affaire, explique-t-elle. Dans un article remarqué, la journaliste avait dénoncé l’utilisation de la célèbre photographie d’Aisha, cette femme dont le nez avait été coupé à des fins de propagande. L’exaction ayant été attribuée aux Talibans, la propagande de guerre avait utilisé le cliché publié en “Une” du “Times” accompagné de la légende « voici ce qui se passera si nous quittons l’Afghanistan ». Or, révèle Ann Jones, les Talibans ne sont pas en cause dans cette mutilation : celle-ci s’est déroulée au sein d’un village sous « protection » américaine « pendant que les soldats US regardaient ailleurs ». Selon plusieurs experts, l’année 2011 s’annonce comme la pire sur le plan humanitaire depuis 2001. Une dégradation qui va ajouter encore au calvaire subi par les femmes afghanes, dont l’occupation est l’une des causes directes.


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