Moyen-Orient et Afrique du Nord

Vers la démocratie ?

Révolte sociale en Tunisie

Céline Tabou / 17 janvier 2011

Sous la pression, le Président Ben Ali s’est enfui de Tunisie vers l’Arabie Saoudite, laissant l’intérim à Fouad Mebazaa, président de la Chambre des députés. Le Premier ministre, Mohammed Ghannouchi, est chargé de former « un gouvernement de coalition nationale », mais les opposants, syndicats et organisations tunisiennes ne se font guère d’illusions.

Depuis, les nouveaux dirigeants tentent de reprendre le contrôle de la situation, et les habitants s’organisent en comités de défense pour éviter les pillages. Le nouveau chef de l’État a annoncé la mise en place d’élection, dans deux mois, et les consultations sur les réformes politiques à mener ont débuté samedi 15 janvier.
Malgré les effets d’annonce du nouveau gouvernement tunisien, le peuple et l’opposition politique restent vigilants. En effet, un nouveau gouvernement avec les mêmes dirigeants : Fouad Mebazaa, membre du bureau politique du Rassemblement constitutionnel démocratique au pouvoir et président de la Chambre des députés, et Mohammed Ghannouchi, Premier ministre, restent des symboles de l’ancien régime.

Le défi de la transition démocratique

De nombreux dirigeants politiques, les syndicats et les organisations de la société civile maintiennent la pression, car des membres de la famille de Ben Ali « tentent de semer le désordre dans le pays », a expliqué le quotidien “El Watan”. La question est de savoir si l’opposition sera prête à travailler de concert avec les proches de Ben Ali, d’autant plus qu’en l’absence de politique commune, « l’opposition tunisienne est face à un défi historique ». L’opposition doit prendre « être à la hauteur » des attentes du peuple.
Le Premier ministre Mohammed Ghannouchi a entamé les consultations pour former un gouvernement de coalition nationale et a reçu les représentants de trois formations : le Parti démocrate progressiste (PDP), Mouvement Ettajdid (Parti communiste tunisien) et le Forum démocratique pour le travail et les libertés. Le journaliste Nicolas Beau, spécialiste de la Tunisie a expliqué au quotidien breton "Le Télégramme", « Il faut être très prudent. En 1987, quand Ben Ali débarque Bourguiba, on est persuadés que la “révolution du jasmin” est l’aube de la démocratie. On voit ce qu’il en est advenu... En outre, depuis 23 ans, il n’y a en Tunisie aucun espace de débat et de liberté, ni de presse libre. Résultat, les pratiques démocratiques ont disparu, et la Tunisie va devoir les réapprendre. Elle a des atouts pour ça : le niveau d’éducation, le niveau économique, la conscience politique, en creux, mais bien réelle, des femmes... ».
Du côté des organisations de la société civile, comme le Conseil national tunisien pour les libertés et le Syndicat général des travailleurs tunisiens, qui ont joué un rôle crucial lors de cette révolte sociale, on a du mal à envisager de discuter avec des personnes ayant cautionné les dérives du régime de Ben Ali.

L’opposition au devant de la scène

La secrétaire générale du PDP (Parti démocrate progressiste), Maya Jribi, a indiqué qu’il était prêt à travailler avec le nouveau à la condition de « décréter une amnistie générale de tous les détenus d’opinion, de libérer le champ politique et médiatique, de créer les conditions politiques saines pour la tenue d’une élection présidentielle ».
La classe politique est en effervescence, mais la tâche risque d’être difficile et longue. « Le peuple s’est soulevé pour mettre un terme définitif à la dictature et tous les gens qui la portent », a déclaré le secrétaire général de l’UGTT, Abdesalam Jerad.
Ahmed Néjib Chabbi, militant de gauche et figure de l’opposition tunisienne, possède une certaine crédibilité au sein de la classe moyenne tunisienne et devrait peser dans l’échiquier politique des forces d’opposition. Parmi les opposants au régime de Ben Ali, le chef du Congrès pour la République (CPR), Moncef El Marzouki, exilé à Paris, représente pour les observateurs « la figure politique qui pourrait diriger la nouvelle Tunisie ». Ce dernier a appelé dès le début des manifestations « à faire partir Ben Ali du pouvoir, le juger pour crime commis contre les Tunisiens assassinés lors des événements et pour corruption », et à former un gouvernement d’union nationale sans les figures du régime avant d’aller vers une élection présidentielle.
A l’instar d’El Marzouki, Hamma Hammami (59 ans) appelle la rue à maintenir la pression. Porte-parole du Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT), parti interdit, l’homme politique a indiqué que « toute idée de travailler avec les hommes de Ben Ali » était exclue.

Appel à la démocratie en France

Des centaines de personnes se sont réunies samedi 15 janvier dans certaines villes de France, dont Lille et Brest, à l’initiative du PCF et d’une quinzaine de partis politiques, de syndicats et d’associations, pour réclamer la liberté et la démocratie en Tunisie.
Condamnant la politique du gouvernement français et de l’Union européenne depuis le début de la crise tunisienne, le conseiller municipal communiste Maxime Paul s’est réjoui du succès des manifestations qui se sont déroulées en Tunisie et qui ont forcé l’ancien Président Ben Ali à abandonner le pouvoir et à fuir son pays.
Comme le conclut Hacen Ouali, du journal “El Watan”, « la révolution démocratique traverse sa phase la plus critique. Aux forces démocratiques et sociales de porter le coup fatal au régime, dont la tête a été coupée par le peuple ».

Céline Tabou 


Le soutien sans équivoque de Nicolas Sarkozy à l’ancien dictateur

Silencieuse sur les manifestations, qui ont duré plus d’un mois, contre la pauvreté, le chômage, et un régime autoritaire, la France a, durant le règne de Ben Ali, soutenu sa politique sécuritaire et mafieuse. Le 11 janvier dernier, le gouvernement a été interpellé par le député communiste Jean-Paul Lecoq. Amenée à répondre, la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, est restée de marbre face aux violences policières et aux revendications des jeunes Tunisiens. Alors que Nicolas Sarkozy accueillait Ben Ali en ami et jugeait qu’en Tunisie, « l’espace des libertés progresse », le député PCF a demandé : comment justifiez-vous cette incohérence de notre pays : d’un côté, la France appelle au respect de la démocratie en Côte d’Ivoire, alors que, de l’autre, elle soutient de manière indéfectible la dictature de Ben Ali ?

Usant de langue de bois, Nicolas Sarkozy, par la voix de sa ministre, revient sur les problèmes de la jeunesse, que connaissent toutes les jeunesses du monde (pauvreté, chômage), et alimente sa campagne de communication sur sa future présidence du G20 et G8, cette année. Le gouvernement cautionne même « le bien-fondé de la politique que nous voulons mener quand nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type ». Cette déclaration montre un total décalage avec la réalité, car 52 jeunes sont décédés suite aux violences policières en Tunisie.


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