Pays émergents

« L’Afrique et La Réunion se cherchent »

Selon "Slate Africa"

Témoignages.re / 17 mars 2012

Un article publié ce mois-ci sur le site Slate Afrique revient sur la relation qu’entretient La Réunion avec le continent dont est originaire une partie de sa population. Pourquoi tant de distance alors que nous sommes si proches ?

Quel ressortissant Réunionnais n’a jamais entendu cette méprise répandue, qui situe l’île de La Réunion aux Antilles ? Une confusion quelque peu agaçante, a fortiori quand plus de 13.000 km séparent ces deux régions ! Une maladresse qui symbolise un paradoxe propre à cette île de l’archipel des Mascareignes, à l’est de Madagascar : en dépit d’une notoriété solide, une certaine méconnaissance l’entoure.
Mondialement connu pour son célèbre Piton de la Fournaise (l’un des volcans les plus actifs de la planète), ce bout de terre s’est construit, au fil de sa jeune histoire, sa propre identité. Une identité — au sens large — qui paraît presque insaisissable. Comme égaré au cœur de l’océan Indien, ce territoire de 2.500 km ? se caractérise par ses multiples traits culturels. Carrefour de populations de tous les horizons, l’île de La Réunion revendique ses nombreux apports extraterritoriaux dans son patrimoine : gastronomie, musique, agriculture, langue... Mais malgré sa proximité avec l’Afrique et sa voisine malgache, La Réunion entretient des relations délicates avec le continent africain.

L’Afrique, proche mais si lointaine

Entre Afrique et Réunion, les liens prêtent à l’ambigüité. La situation politico-géographique de celle que l’on surnomme l’« île Intense » est des plus singulières. De par son statut dedépartement français d’Outre-mer (DOM) obtenu en 1946, La Réunion est pleinement tricolore, et donc européenne. Pourtant, une parenté africaine lui est indissociable.
« La Réunion est considérée comme un territoire africain par l’ONU », précise Christophe Rocheland, président de l’association Coopération Réunion/Afrique du Sud.
Le sociologue Laurent Medea confirme également cette double identité originale :
« Géographiquement, La Réunion est africaine. Elle fait partie du continent africain ».
Mais ce socle identitaire à deux pieds ne trouve pas d’écho au sein de la communauté réunionnaise. Docteur en sociologie à l’université de La Réunion, Laurent Medea, auteur d’une thèse sur la société réunionnaise, s’est confié à SlateAfrique. Il souligne à nouveau les paradoxes d’une population détachée de toute attache exclusive à une terre de référence :
« Je ne pense pas que la majorité des Réunionnais se prennent pour des Africains. Les Réunionnais sont Français… mais physiquement et physiologiquement, ils ne le sont pas ! Ils se considèrent plus comme métisses, issus de l’océan Indien ».
Plus qu’une identité française ou africaine, les habitants de La Réunion revendiquent d’abord leur culture locale.
« Il y a une forte volonté de la jeunesse de s’identifier à une identité réunionnaise, une identité multiethnique », confirme Christophe Rocheland.
« Nous sommes dans une société transculturelle, où existe une créolisation culturelle et sociale qui fait que nous sommes "partout et nulle part" en même temps », explique Laurent Medea, qui souligne également le fait qu’« en tant qu’habitants d’une île, les Réunionnais sont complètement isolés ».
D’où cet attachement quasi exclusif à leur propre culture.

Les raisons du désamour avec l’Afrique

Si le cosmopolitisme est un concept ancré à La Réunion, les ressortissants africains n’y sont pourtant pas légion.
« Il y a une faible diaspora africaine à La Réunion », estime Christophe Rocheland.
Très actif dans le développement des échanges entre l’île de La Réunion et l’Afrique du Sud, ce dernier déplore l’« absence de représentation officielle de l’Afrique à La Réunion ». Un manque symptomatique des difficultés à créer des liens forts entre ces deux terres.
Au sein de La Réunion, le continent africain ne souffre pas que d’un manque de considération. La communauté réunionnaise éprouve à son égard une vraie désaffection, plus ou moins consciente. Une conséquence des manquements de l’éducation sur l’histoire africaine, trop peu et trop mal enseignée.
« On ignore beaucoup la littérature africaine. Peu connaissent Amadou Hampâté Bâ, par exemple… », déclare Laurent Medea.
« Il y a une dévalorisation de l’Afrique. Nous en avons une image viciée, véhiculée par les médias notamment », regrette Christophe Rocheland.
C’est aussi un effet de l’intégration de l’île de La Réunion à un pays riche et développé. L’image d’une Afrique appauvrie, en voie de développement, provoque dissonance et rejet de la part d’un peuple installé dans la modernité et aspirant à la réussite. Un peuple qui préfère se tourner vers un autre modèle : les États-Unis.
Avec la démocratisation d’Internet, la culture américaine s’est rendue accessible dans le département siglé 974. Contrastant violemment avec l’image de l’Afrique, le pays de l’oncle Sam séduit autrement plus.
« Les Réunionnais se réfèrent plus à des Afro-Américains en termes de références sportives, musicales et culturelles, qu’à des Africains. À part Nelson Mandela et Léopold Sédar Senghor, les leaders africains sont peu connus », indique Laurent Medea.
La jeunesse réunionnaise adopte beaucoup les modes vestimentaires d’outre-Atlantique, ou la musique produite aux États-Unis. Et les luttes des activistes Malcolm X et Martin Luther King sont connues de tous.
« La médiatisation des États-Unis à La Réunion donne lieu à cette attirance », poursuit Laurent Medea, qui cite l’actuel président américain comme exemple parfait.
« Là-bas, les Noirs réussissent, et ceci à plusieurs niveaux. Barack Obama est un symbole de la réussite des groupes ethnoculturels noirs ».

Le mariage avec l’Afrique en bonne voie

Avec ses plages paradisiaques, ses paysages somptueux, sa faune et sa flore uniques, La Réunion, inscrite en 2010 au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO, ne manque pas d’arguments de séduction. Mais sa situation économique prête le flanc à l’instabilité, comme l’ont prouvé les émeutes contre la vie chère de fin février. Pour apaiser le climat social tendu, a été mise en place une liste de soixante produits dits solidaires qui vont voir leur prix baisser. Cette mesure s’ajoute à celles concernant les tarifs de l’essence, l’électricité et le gaz.
Quant au tourisme, secteur principal de l’économie de l’île, il a souffert de l’épidémie de chikungunya en 2006, et des attaques de requins durant l’été 2011. Le taux de chômage élevé (37,6% en 2009) pose aussi de nombreux problèmes au sein d’une jeunesse très touchée. Face à ces plaies, l’Afrique pourrait se révéler être une alliée de choix.
Depuis de nombreuses années, Christophe Rocheland et son association mènent un « intense travail de lobbying » pour développer les échanges entre l’Afrique du Sud et La Réunion. Et celui-ci semble porter ses fruits : entre 2002 et 2008, les importations avec le pays présidé par Jacob Zuma ont augmenté de 300%. Une tendance que Christophe Rocheland, déterminé, ne voit pas faiblir :
« Les relations vont s’accentuer dans les années à venir. C’est le sens de mon combat ».
Pour lui, La Réunion doit s’ouvrir à ses pays voisins d’Afrique.
« Nous n’avons que très peu d’échanges avec les autres pays africains », concède-t-il. Inverser cette situation parait indispensable face à un contexte économique précaire :
« Avec la hausse des prix, il est plus judicieux de s’approvisionner dans sa zone géographique. Le développement de La Réunion ne pourra se faire sans une intégration avec son territoire. On ne peut plus considérer La Réunion que via un pays lointain de 10.000 km. On doit s’insérer dans notre région immédiate ».
Petit à petit, l’île de La Réunion prend sa place au sein du continent africain. L’essor des échanges commerciaux et économiques n’est pas la seule source d’espoir.
« La Réunion commence à s’intégrer dans l’Afrique à travers des évènements sportifs et culturels », note aussi Laurent Medea.
C’est désormais à la jeunesse locale de prendre le relais et de poursuivre ce travail de longue haleine qui permettra d’installer des relations durables et prospères.
« La mobilité gagnante de nos jeunes va nous aider à changer cette image », conclut Christophe Rocheland.

 Nicolas Bamba 


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