APE : alerte générale sur les emplois à La Réunion, résultat de l’aliénation
9 juin, parRisque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
Tranches de vies
Kisa la di zenès La Rényon i fé pa rien ?
6 janvier 2004

Gagner sa vie en exerçant sa passion est un privilège rare, surtout lorsque l’on parle de musique et de surcroît de musique à La Réunion. Et pourtant ce ne sont pas les talents qui manquent et qui mériteraient d’être connus par un plus large public réunionnais si les scènes leur étaient ouvertes.
Mais à moins d’être Baster, Danyèl Waro ou quelques autres (dont la notoriété n’a d’égal que le talent et qui méritent bien d’être au devant de la scène), la plupart des groupes réunionnais n’ont d’autres choix que de batailler dur pour gagner quelques cachets et espérer pouvoir s’auto-produire. Ce qui est le seul recours pour préserver sa liberté et son identité musicales.
C’est le choix qu’ont fait Jako Maron et Arnaud Bazin, deux précieux échantillons des forces vives de la musique réunionnaise, qui ne manquent ni de talent, ni d’originalité dans leurs créations. Mais bien qu’ils fassent preuve d’énergie et de "débrouillardise" pour mettre en œuvre leurs différents projets musicaux, une main tendue et la reconnaissance qu’ils méritent seraient les bienvenues.
Pour ceux qui seraient encore privés de l’éclairage musical de Jacky Tiburce, alias Jako Maron, un récapitulatif de la discographie de ce jeune créateur réunionnais pour le moins atypique vous permettra d’enrichir votre "CD-thèque". Vous pourrez ainsi mieux connaître un monde parallèle de la musique réunionnaise, une jeunesse qui parle avec amour de son pays, qui apporte ses vérités sur son quotidien, à l’abri des samples (échantillons musicaux), derrière le masque de la création musicale.
« Depuis toujours ». C’est ce que répond Jako lorsqu’on lui demande de dater sa rencontre avec la musique. Informaticien, programmeur de formation, depuis quelques années il enchaîne les productions. 1997 fut l’année de son premier album "Raggaforcefilament", distribué par delà l’océan, jusque dans les bacs du célèbre Virgin Méga Store. Ont suivi "Le train la kour 1", puis le deux et peut-être un troisième pour l’année 2004, toujours sous réserve de financement car pour créer, il faut de la monnaie !
"Lo son koloni" est la quatrième production de Jako Maron. Là encore, lui et ses dalons ne mâchent pas leurs mots. Corrosifs mais jamais vulgaires ni méchants. Le mix des platines laisse glisser le fil de leurs vérités. Les jeux du sarcasme et de l’ironie mettent en exergue une jeunesse réunionnaise lucide, prête à s’armer de sa plume et de son groove pour marquer sa présence dans une société qui parfois la méprise.
Ils incitent à « prendre conscience pour prendre confiance » pour avancer dans la vie. Le programmeur à tendances ragga, funk, soul, maloya et tout ça là nous prouve là encore que la casquette et le pantalon extra-large ne font pas le délinquant et le "je-m’en-foutiste", comme notre société de préjugés voudrait nous le faire croire.
« Nou mèt nout fonnkèr pou tout’ do moun lé déor, pou tout’ do moun lé dedan, pou tout’ 7 na pu lèspwar. Nout priyèr lé la pou rakont’ zot listwar, pou 7 lé blan pou 7 lé nwar. Sirtou fo rèsté fyèr, shakèn son dèstiné : 1 réyon d’soléyé pou éklèr zot somin ».
2002, le Collectif Hip-Hop SolidR de Jako frappe à nouveau, avec l’excellent album "1 Rayon 2 Soleil", produit par Radio Arc-en-ciel et distribué à tous les mineurs de la prison du Port, qui ont pu apprécier la version "live" à deux reprises dans l’enceinte carcérale. Un album sans objectif commercial, basé sur l’échange et l’appréciation partagée d’un style musical à tendance hip-hop. Un soutien de ceux qui sont dehors pour ceux qui sont dedans, une main tendue pour mieux aider les détenus à surmonter l’enfermement : une belle preuve d’humanité et de solidarité entre Réunionnais.
Sur les seize titres de cette bombe musicale, on pouvait déjà retrouver deux des jeunes poètes de la nouvelle génération, de ceux qui sévissent dans les kabar fonnkèr à grands coups de rimes et de kozman bien lancés : Francky Lauret et Babou B’ Jalah. Pour ceux qui sont familiers des kabar poésies, parler de ces deux fonnkèzèr comme de deux "dézordèr lo mo" ne les surprendra pas. La verve et le franc-parler de ces acteurs culturels en font des artistes qui parviennent à sonder notre âme, l’âme réunionnaise tout entière, nous rassurant sur nos propres sentiments, pour nous, indicibles.
Et Jako ne s’est pas trompé en décidant de travailler avec eux pour permettre, à la fin de l’année 2004, la sortie de l’album "Z’Amalgame". « Tout s’est passé très vite », constate Francky Lauret, qui a contribué en grande partie à l’aboutissement de ce projet.
« La médiathèque de Saint-Benoît souhaitait que nous travaillions ensemble à l’occasion de l’opération "Lire en Fête", poursuit-il. Babou et moi avions des écrits non parus dans nos sacoches, "Grand W" pour ma part, un roman qui paraît actuellement dans "Témoignages" chaque samedi en feuilleton, et "K/le-Q/le" pour Babou. Nous souhaitions, avec Jako, travailler sur un album entier pour mettre en musique nos fonnkèr. Finalement, c’est l’association Libre et la DRAC qui nous ont permis de concrétiser ce projet en finançant le pressage des 500 CD de "Z’Amalgame".
Je connaissais et appréciais déjà le travail de 30 Kill Produxion, la boîte de prod de Jako depuis 99, c’est pourquoi je lui ai laissé le champ libre en toute confiance, et je ne suis pas déçu du résultat. C’est une superbe expérience qui permet à la poésie de s’écouter tout en appréciant un bon son. À renouveler ».
Quant à Babou B’Jalah, le "mathématicien de la langue", il affirme que "Z’Amalgame" et le groupe Force Indigène, baptisé ainsi par Jako, apportent « un renouveau dans la langue, c’est pousser l’expérience plus loin en coordonnant des rencontres artistiques qui conduisent à un enrichissement de chacun ».
Le CD est disponible depuis peu dans les grandes surfaces. Mais le distributeur dionysien Méga Top a considéré, lui, que ce n’est pas de la musique, refusant ainsi de le proposer dans ses bacs. Pour une entreprise qui est censée porter les nouveautés à la connaissance du public et a fortiori lorsqu’il s’agit de créations réunionnaises, on se demande s’il n’y a pas là une forme d’abus de pouvoir.
Chercherait-on à contrôler les tendances et à décider de ce qui est musical ou non, de ce qui est bon ou non, ou avant tout de ce qui est rentable ou non ?
À cela, Jako répond que « sak i refuz in CD i dékouraz touzour, mé zot lé pa lé sèl a distribué ». Comme on le voit, l’artiste est toujours dans ses vibrations positives et il se demande si ce rejet ne provient pas du fait que les textes sont dits mais pas chantés.
« En tout cas, ça passe mieux comme ça », selon Jako et ceux qui, comme Samy Waro et Dj Bibas, ont mis leur savoir-faire instrumental au service de l’album, lui offrant ainsi un cachet supplémentaire "made in Réunion".
Pour sa part, Jako Maron va plus loin dans son explication en envisageant le paysage musical réunionnais. « Il y a beaucoup de bonnes choses, des nouveautés, mais la diffusion ne nous permet pas de tout entendre. Elle est trop gâtée, orientée, commerciale, c’est pourquoi, nous ne sommes pas concernés ».
Et c’est un constat que beaucoup font au quotidien : celui d’une main-mise sur les ondes, avec une censure injustifiée d’une musique portant fédératrice, porteuse d’espoir, qui devrait davantage être considérée d’utilité publique que classée d’office au rang des non-rentables. Parmi ceux qui détiennent un pouvoir, il y en a toujours certains qui abusent de leur position pour imposer leur loi, alors que d’autres personnes, moins bien loties, essaient vainement d’obtenir la reconnaissance de leurs efforts et de leur travail.
Après presque dix ans de bons et loyaux services rendus à la musique réunionnaise, il serait temps que Jako Maron et ses dalons obtiennent ce qu’ils attendent. « J’ai envie de faire connaître mon travail et d’apporter un éclairage sur les gens qui y participent ». Le message est lancé.
Arnaud Bazin, alias Arno, Nono ou encore Zinzin, c’est un autre style musical, plus traditionnel, bien que comme Jako, la nouveauté ne lui fasse pas peur et que ses oreilles sont toujours en éveil. Toutes jeunes, elles ont été familiarisées avec la musique entre un papa musicien pour le plaisir, et une marraine qui le berçait en chansons. Précocité de sa vocation, à deux ans à peine, flûte au bec, il s’exerçait lors des messes saint-pierroises.
Puis il a connu l’ouverture du Conservatoire de Saint-Denis et ne l’a pas quitté depuis. Classe de guitare, chant lyrique, maniement du cor, apprentissage des percussions avec François Baptisto, s’il vous plaît, et aujourd’hui il dirige un atelier de musique traditionnelle.
Les cordes se sont donc progressivement multipliées à son arc, car Arnaud Bazin est poussé par son insatiable curiosité et par sa passion pour la musique réunionnaise. Il n’est pas exagéré de dire que sa vie est un véritable marathon, non qu’il soit sportif outre mesure (la randonnée reste néanmoins son "dada", quand il en a le temps), mais plutôt qu’il s’investisse sur différents fronts, menant une bataille effrénée en faveur de notre musique traditionnelle.
En plus de la préparation de son CAPES de professeur de musique et de son Diplôme d’État en musique traditionnelle, Arno travaille de concert avec la DRAC et le PRMA (Pôle Régional des Musiques Actuelles) dans leurs différents projets en faveur du patrimoine (enregistrés sous le label Takamba). C’est ainsi qu’il parcourt les quatre coins de l’île pour collecter et numériser les vinyles lontan. [1]
Cet important travail, par la masse de recherches qu’il nécessite et pour l’enrichissement de la mémoire musicale de notre pays (soutenu par la Bibliothèque départementale qui aide à structurer le collectage), a permis au PRMA de réaliser, entre autres, l’excellent CD de Jules Arlanda, sorti en 2002, pour le plus grand plaisir des adeptes de la musique traditionnelle réunionnaise, tous âges confondus.
Très bientôt, celui de Luc Donat devrait satisfaire notre curiosité. C’est ce que souhaite en tout cas ardemment Fanie Précourt, responsable des projets relevant du patrimoine musical réunionnais du PRMA, qui œuvre avec ténacité pour que ce projet aboutisse.
Quatre jours par semaine, Arno enseigne la musique dans un collège de Saint-André, comme professeur contractuel depuis cinq ans. Cette fonction commence néanmoins à peser sur ses épaules. « Les moyens mis à notre disposition sont insuffisants », avance-t-il.
Depuis trois ans, Arno consacre ses lundi soirs à l’animation de l’émission musicale "Tapoékouté", diffusant ainsi sur les ondes réunionnaises 90% de musique lontan et les 10% restant sont consacrés à la nouveauté.
Les mardi après-midi, il prend la direction de la prison du Port, où il partage son savoir-faire aux détenus déjà jugés pour de longues peines ou en attente de jugement. Une opportunité que les mineurs, dont le nombre va croissant (voir "Témoignages" d’hier), ne peuvent apprécier et c’est dommageable.
En effet, le personnel pénitencier souligne que le travail d’Arno a des incidences positives sur les comportements des prisonniers, qui se révèlent plus expressifs, moins introvertis. « Nous entretenons des rapports amicaux », précise Arno, « ils sont en prison certes, ils paient leurs erreurs, mais il ne faut pas voir que le côté néfaste de la prison ». La saison des letchis étant là, Arno n’oublie pas les prisonniers et, un ballot sous le bras, il apporte sa musique et le goûté du dehors. Encore un point commun avec Jako Maron : l’altruisme. Ils tissent des liens de solidarité avec des Réunionnais dans le malizé.
Mais le programme semainier d’Arno ne s’arrête pas là.
Le mercredi après-midi est destiné au Conservatoire et à sa classe de musique traditionnelle, alors que le reste de la semaine se ponctue de répétitions avec son groupe Tapok, voire de représentations dans les périodes fastes - et il en faut pour s’auto-produire.
Le groupe affiche le goni comme emblème, gage de son ancrage profond au pays, depuis la pochette du CD jusqu’aux tenues de scène. Il en est à sa deuxième réalisation. Les 300 exemplaires numérotés du premier CD quatre titres ("Tapokéné") se sont bien vendus, distribués par les musiciens eux-mêmes. Quelques exemplaires du second, "Tapokinnot", sont encore disponibles, toujours numérotés, toujours pourvus de leurs pochettes goni confectionnées par la maman de l’auteur de la grande partie des textes, Francky Lauret (il est vraiment partout !).
Cette fois-ci, les pochettes sont pourvues d’une lanière, comme pour sous-entendre que Tapok, c’est de la musique réunionnaise mais qu’elle peut se transporter où que l’on aille. Et il s’agit bien de départ, lorsque l’on demande à Arno ses objectifs au sein de Tapok. Départ, sous-entendu pour aller porter la musique de notre pays par delà la mer.
« La musique, ça ne rapporte pas à La Réunion », constate Arno qui a l’habitude de dire les choses telles qu’elles sont, « il faut s’expatrier pour se faire connaître. Ça marche pour Danyèl, pourquoi pas pour nous ? » Et il connaît les vertus du départ pour les avoir expérimentés, même si l’éloignement est parfois difficile à vivre : « il faut voir autre chose pour mieux revenir ».
En 1995, naquit son premier groupe, Flying Pay Kann, qui sévit pendant près d’un an et demi sur Saint-Pierre. S’en suivit une formation en France, à Poitiers dans la Vienne. « Ici, il n’y a pas de structure de formation », précise Arno, « le Conservatoire n’a pas les moyens véritables d’assurer ses fonctions, il faut donc partir. Je crois que c’est un passage obligé pour débloquer les gars, pour que les musiciens reviennent plus investis ».
En 1999, Arno connut le festival de Bourges aux côtés de Tam-Tam des Cools. L’expérience dura deux ans pour sa part et lui permit de rencontrer Aldo Ledoux, autre musicien talentueux de Tapok, qui ponctue et relève les mélodies du groupe de ses chantants phrasés d’accordéon.
Arno, qui a pu apprécier différentes facettes de la musique à travers ses multiples expériences, pense qu’« environ 10% de la production réunionnaise est intéressante. Disons que sur 300 CD sortis dans l’année, 30 sont intéressants. Il y a donc bien une carte à jouer. En plus, Tapok s’auto-produit, on ne demande rien. Quand on voit qu’il faut payer pour être diffusé en radio ! 7.500 euros sont nécessaires pour notre prochain CD, si on peut le faire, alors faisons-le, utilisons nos compétences et nos relations ».
Complet, voilà un adjectif qui colle bien à cet homme pour le moins exceptionnel qui mérite d’être connu pour son talent, sa simplicité et son énergie sans pareils. Seul hic peut-être, Arno n’a pas le permis de conduire et n’a pas l’intention de le passer, se distinguant ainsi d’une forte majorité des Réunionnais. Un défenseur de l’environnement de surcroît. Il sillonne ainsi l’asphalte des grands axes routiers, dans l’attente d’une bonne âme qui le conduira vers ses multiples activités. Si vous le croisez sur les routes réunionnaises, veillez à le préserver, c’est un acteur essentiel pour la mémoire de notre patrimoine musical traditionnel.
| Pourquoi eux ? |
|---|
| Eux, Jacky Tiburce et Arnaud Bazin, parce qu’ils sont les exemples flagrants d’une jeunesse passionnée, dynamique et créative qui trime dans l’ombre pour voir aboutir ses projets.
Eux, parce qu’ils sont des artistes aux styles différents mais complémentaires, révélateurs d’un métissage musical qu’aucune carte postale ne serait dépeindre. Eux, parce qu’on aime à rencontrer des jeunes comme eux, dont la ténacité et le travail aident à outrepasser les préjugés d’une jeunesse que certains préfèrent vouer à l’échec plutôt que de l’envisager comme ce qu’elle est : l’avenir du pays. Eux, parce que leur musique est bonne mais ne rentre pas dans les critères commerciaux et les tendances dominantes de notre 21ème siècle, où la Star Académie et autres réalities shows conduisent nos enfants à vouloir tous ressembler aux "stars" pré-pubères de la télé, omettant de leur préciser que la vie n’est pas faite que de paillettes et d’argent facile. Eux, parce qu’on aimerait les voir sur les grandes scènes réunionnaises, pouvoir apprécier le goûté de nos artistes plutôt que de dépenser des sommes colossales pour faire venir ceux de France, accueillis gracieusement aux frais de certains contribuables qui paient pour des loisirs qu’ils n’ont pas. Eux, parce que la grande majorité des artistes réunionnais, toutes spécialités confondues, ont du mal à sortir la tête de l’eau, qu’on a plutôt tendance à les y enfoncer et que l’individualisme perdure au détriment du pays. Eux enfin, parce que c’est la nouvelle année, le moment de formuler ses vœux, et que nous souhaitons à tous ceux, artistes ou non, qui subissent les affres de la vie en contrepoids de ses bonheurs, de ne pas lâcher les rames, d’avoir foi en soi et en l’avenir du pays. Alon mèt ansanm ! |
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Messages
1er juillet 2009, 18:17, par Isidore
Ces musiciens laisseraient ils leur adresse e mail qu l’on puisse les contacter ?