Z’histoires longtemps

L’enfant que j’étais

9 novembre 2007

Anatole France parle du petit Parisien qui a eu le privilège de naître sur les rives de la Seine et qui, de ce fait, ne peut être comme n’importe quel autre enfant. Je ne lui porterai pas la contestation, surtout que le petit Parisien d’il y a plus d’un siècle n’était pas encore totalement prisonnier du goudron et du béton.
Mais ayant vécu mon enfance dans un coin déshérité à plus de 10.000 km des quais de la Seine, j’estime avoir pourtant eu une grande chance de grandir dans un village, où tous les hommes, tous les métiers, toute la nature m’étaient livrés en surabondance.
J’ai vécu avec les charpentiers et les menuisiers, avec leur gouge, leur terrière, leur varlope, leur bec d’âne ou leur égoïne ; j’étais sur le chantier du maçon ou dans l’atelier du charron, maniant leur niveau, leur fil à plomb, leur bec froid, leur truelle et leur massette ; avec les mécaniciens et les paysans, au milieu des clés à molette, des tarauds ou des filières, des grattes, des pioches ou des sabres, trayant les vaches et tétant les chèvres, remontant les ravines dont les remparts et les cascades asséchées n’étaient que simples jeux d’escalade.
À huit ans, je connaissais toutes ces choses, tous ces mots du vocabulaire professionnel qui ont toujours un sens initiatique, et qui laissent rêveur le petit citadin, mais qui, pour moi, étaient mon environnement quotidien, moi le petit créole ne parlant que créole... Je savais ce qu’était une distillation de géranium, le chapiteau, le col de cygne, le vase florentin. Nous cuisions des songes et des patates dans le grand foyer de l’alambic. J’avais vu le forgeron ajuster le cercle de fer chauffé à blanc sur la jante de bois de nos charrettes. Pas “la charrette bleue” de Barjavel, celle de Bellemène était “nature”.
Quelle scène ! quel spectacle ! Autour d’un grand feu de bois où se dilatait de bandage métallique, deux ou trois aides guettaient les gestes du maître ouvrier, armés de grandes pinces, pour saisir horizontalement le rond de fer incandescent et le présenter d’un mouvement précis et assuré sur la jante de bois qui attendait tout à côté sur des cales solides. A grands coups de maillet on forçait la dernière résistance pendant qu’aussitôt deux ou trois arrosoirs éteignaient le bois qui s’enflammait et rétrécissait le fer qui étreignait alors la roue tout entière d’une poigne monstrueuse.
Toute la vie de la roue dépendait de ces secondes d’ajustage. Autrement le moindre jeu entre bois et fer aurait vite fait de la disloquer sur les cahots des macadams ou des ornières des chemins de l’époque. Car ces charrettes n’allaient pas seulement de la case du paysan à son champ : elles portaient leurs deux tonnes de cannes de Bellemène de Savanna...
Il y a quelques années, j’ai eu la joie de découvrir la prose d’un ancien inspecteur général de l’Education nationale par qui j’avais eu l’honneur d’être inspecté et réhabilité dans notre vieux Lycée Leconte de Lisle, et qui était devenu académicien : Jean Guehenno. Lui aussi enfant de la campagne et fils d’un modeste cordonnier, il célébra la gloire des petits campagnards : « Entre un enfant des champs et un enfant des villes il y a tout juste la même différence qu’entre un lapin de dehors et un lapin de dedans, une rivière et un canal, le vrai ciel et un ciel de lit... Pour mes petits camarades (des villes), les trésors, c’étaient le monde en boîtes de conserves, et moi penser au verger de ma tante suffisait à me donner le dégoût des confitures (en boîtes)... Le monde m’appartenait ; un vrai monde avec de vrais fruits, de vraies fleurs, des collines, des bois, des eaux vives, un soleil et, le soir, des millions d’étoiles... »
De sa lointaine Bretagne à ma Petite France, quelle proximité ! Quelle ressemblance ! Aussi quel énervement lorsque des néophytes de l’environnement, fraîchement sortis de leur goudron et de leur béton, se mêlent de donner à l’enfant de la nature des leçons d’amour de la terre et des bois, des ravines et des montagnes...

Jacques Lougon
Le 27 juillet 1982


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