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« Comment la France écoute le monde »

Lu dans le "Nouvel Observateur" du 5 avril 2001

Témoignages.re / 22 août 2009

Voici comment un État s’y prend pour espionner les conversations téléphoni-ques, les faxs et les e-mails. Et de par leur situation géographique, les Outre-mer sont des bases idéales pour écouter tout ce qui passe par les satellites. Des extraits d’un article du "Nouvel Observateur" avec des inter-titres de "Témoignages".

C’est l’un des plus grands centres d’écoute du monde. Dans cette base secrète protégée par des miradors, des chiens policiers et des barbelés électrifiés, treize immenses antennes paraboliques espionnent, jour et nuit, toutes les communications internationales qui transitent par les satellites visés. 
Où est cette base, dont "le Nouvel Observateur" publie ici la photo ? Aux États-Unis ? En Russie ? Non, dans le Périgord, sur le plateau de Domme, à côté de l’aéroport de Sarlat. Le lieu est officiellement (et pudiquement) appelé « centre radioélectrique ». Là, le service français d’espionnage, la DGSE, surveille quotidiennement des centaines de milliers – des millions ? – de discussions téléphoniques, d’e-mails, de fichiers ou de fax. C’est le site principal des « grandes oreilles » de la République. 


Ce n’est pas le seul. À l’instar des États-Unis et des pays anglo-saxons liés à eux, la France a, ces dix dernières années, mis en place un réseau mondial d’interception. "Le Nouvel Observateur" peut confirmer l’existence – et publier les photos – de trois autres bases d’écoutes « satellitaires » de la DGSE. L’une – dont le nom de code est « Frégate » – est cachée dans la forêt guyanaise, au cœur du centre spatial de Kourou. L’autre, terminée en 1998, est accrochée au flanc du cratère Dziani Dzaha, sur l’île de Mayotte, dans l’océan Indien. Toutes les deux sont gérées en commun avec le BND (Bundesnachichtendienst), le service secret allemand. Le troisième centre est dans la banlieue ouest de Paris, sur le plateau d’Orgeval, aux Alluets-le-Roi. Au total, une trentaine d’antennes « couvrent » la quasi-totalité du globe, à l’exception du Nord sibérien et d’une partie du Pacifique.
Il y aura bientôt d’autres stations. Élargir son réseau d’écoute « satellitaire » est « une priorité » de la DGSE, comme l’écrit le rapporteur du budget 2001 de la défense, Jean-Michel Boucheron. A cette fin, le service secret français dispose chaque année de moyens financiers accrus. Une nouvelle station est en construction sur le plateau d’Albion, là où étaient stockés les missiles nucléaires avant le démantèlement des silos ; une cinquième est en projet sur la base aéronavale de Tontouta, en Nouvelle-Calédonie. (…)

Une antenne à Mayotte

Quand elles passent par l’un des satellites surveillés par les bases de Domme, de Kourou ou de Mayotte, nos communications avec l’étranger ou les Dom-Tom peuvent être interceptées, recopiées et diffusées par la DGSE, sans qu’aucune commission de contrôle ait son mot à dire. Aucune ! Une situation unique en Occident.
Tous les pays démocratiques qui se sont dotés de services d’écoute « satellitaire » ont mis en place des garde-fous – des lois et des instances de contrôle – afin de protéger leurs citoyens contre la curiosité de ces « grandes oreilles ». Tous, l’Allemagne et les États unis en tête. Pas la France. (…)
Les satellites visés en priorité ? « Ceux qui peuvent nous livrer le plus de renseignements politiques et économiques », dit un homme de l’art. Les Inmarsat, par exemple. Grâce à eux, n’importe qui peut téléphoner, envoyer un e-mail ou un fax, de n’importe quel endroit du globe (ou presque). Pour cela, il suffit d’une petite valise de 2 kilos. Au début, en 1982, les abonnés de ce service étaient essentiellement des marins de métier et des compagnies pétrolières. Puis la clientèle s’est élargie aux plaisanciers fortunés. « Une aubaine pour l’espionnage économique ! Vous n’imaginez pas tout ce que ces hommes d’affaires disent en clair au téléphone depuis leur bateau, explique un spécialiste. Au milieu de l’Océan, ils se croient à l’abri. Ils parlent contrats, projets, découvertes… » Ce n’est pas tout. La société Inmarsat a passé des accords avec la plupart des grandes compagnies aériennes et 650 avions d’affaires. Lorsque, en vol, un passager téléphone, la communication transite par ces satellites… à la satisfaction des « grandes oreilles ». On utilise aussi Inmarsat sur terre, le plus souvent à partir des points chauds de la planète, mal équipés en téléphonie. Au total, la compagnie a 200.000 abonnés : journalistes, diplomates, fonctionnaires internationaux, responsables d’ONG… « Pour espionner cette clientèle de choix, pas besoin d’ordinateur très puissant, dit un expert. Par un satellite Inmarsat passent au maximum 2.000 communications simultanées. C’est dix à cinquante fois moins que les autres ».

Les satellites sur écoute

Les autres, ce sont les poids lourds de la téléphonie mondiale : les Intelsat, Eutelsat et PanAmSat. Par eux transitent, chaque jour, plusieurs milliards de messages, venus de tous les continents. « Impossible de les ignorer, dit un homme de l’art, mais difficile de les traiter en entier. Dans leur faisceau, il faut choisir les segments qui nous intéressent ». Et notamment, repérer les canaux loués par des militaires, des diplomates ou des entreprises. Certaines compagnies utilisent en particulier un nouveau service peu cher, le VSAT : ce réseau leur permet de connecter en permanence tous leurs établissements dans le monde. Ainsi, à Domme et à Kourou, la DGSE « aspire » le trafic de l’Intelsat 801, qui assure des milliers de liaisons VSAT entre l’Amérique et l’Europe.
Les gros satellites transmettent aussi internet. Ils sont devenus des autoroutes – des back bones – pour la Toile. « 10% du trafic passe par là, dit un spécialiste. C’est peu, mais ces 10%-là, on peut les intercepter : le reste, qui transite par les câbles en fibres optiques, c’est autre chose… ». Dans le centre de Mayotte, on attend avec impatience le nouvel Intelsat 902, qui va dans quelques mois fournir des back bones en Afrique, en Asie et dans une partie de la Russie. Il sera positionné à 62° est, juste au-dessus de l’île de l’océan Indien… (…)
Mais la multiplication des opérateurs satellites – ils sont plus de cent aujourd’hui ! – pose un problème à la DGSE. « Chacun code son faisceau et ne rend pas publique la clé de déchiffrement », dit un ancien responsable. Pour obtenir le précieux sésame, il faut mobiliser toutes les ressources du service secret. « Il y a plusieurs méthodes, pas toujours propres, continue l’homme de l’art. On peut négocier avec l’opérateur. On lui dit : la France vous confie une partie de son trafic international, en échange vous nous donnez ce protocole confidentiel ». Autre technique : « Soudoyer un cadre de l’entreprise ou lui promettre une médaille ». Ou encore : « Si l’on apprend qu’un service secret étranger a ce logiciel, le négocier contre autre chose ». On peut aussi s’introduire discrètement dans les locaux de l’opérateur et voler la précieuse disquette. « À la DGSE, il y a un service très compétent pour ce genre de cambriolage », dit l’expert. Reste la méthode maison : découvrir soi-même le code. « Mais cela peut prendre beaucoup de temps. Entre-temps, on rate beaucoup de choses… » (…)

L’Outre-mer en première ligne

Avec plus ou moins de difficultés, des dizaines de faisceaux sont donc, chaque jour, aspirés par les paraboles de la DGSE. Que se passe-t-il après ? Au pied des antennes, en sous-sol, des techniciens et des opérateurs habilités « secret-défense » travaillent dans des salles informatiques climatisées. Regroupés en équipes de jour et de nuit, ils sont environ deux cents à Domme et aux Alluets-le-Roi, une quarantaine à Mayotte et à Kourou.
(…) Seulement quelques milliers de communications interceptées remontent, chaque jour, au QG du service secret, boulevard Mortier à Paris. Elles sont envoyées par fibres optiques ou liaisons radio protégées. Les autres, la grande majorité, sont jetées dans une poubelle informatique. La sélection s’effectue grâce à un dictionnaire d’« adresses » et de mots-clés.
« Adresses » ? Il s’agit de la liste des numéros de téléphone et des e-mails que la DGSE entend surveiller en permanence. Ambassades, ministères, organisations internationales, ONG, multinationales… il y en a plusieurs milliers, de tout pays, dans les ordinateurs des « grandes oreilles ». Quand cette adresse apparaît dans le faisceau d’un satellite espionné, la communication est automatiquement enregistrée et envoyée à Paris. Dans le jargon des écoutes, ce type de surveillance a un nom : la « routine ».
Mots-clés ? C’est une autre manière de filtrer le flux de données. « Ce peut être un nom propre, un surnom, une formule chimique, de l’argot, un acronyme, dit un expert. On les saisit dans un fichier et on attend… ». Dès que l’un de ces mots apparaît, l’ordinateur revient en arrière et enregistre la communication depuis le début. À la DGSE, on appelle cela la « veille » ou « la pêche au chalut… ». (…)
Menace sur la vie privée ? Sans aucun doute. Parmi les millions de communications écoutées, il peut y avoir l’une des vôtres. Le risque sera d’autant plus fort que vous téléphonerez vers une zone peu câblée, comme l’Afrique, la Russie ou les Dom-Tom. Rien n’empêche la DGSE d’intercepter vos conversations ou vos e-mails, pour peu que ceux-ci passent par un satellite. Pire, cet espionnage est implicitement autorisé par la loi de 1991 qui institue la commission de contrôle des… écoutes. Son article 20 dispose, en effet, qu’il n’est pas dans le pouvoir de cette nouvelle commission de contrôler les « mesures prises par les pouvoirs publics pour assurer […] la surveillance […] des transmissions empruntant la voie hertzienne [ndlr : c’est-à-dire les airs] ». En d’autres termes, l’instance pourra tout surveiller, sauf les écoutes « satellitaires ».
(…)


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