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« Je vis dans le présent et non le passé »

“Tonton Albert”, « in ga déor »

Jean Fabrice Nativel / 4 mai 2010

“Tonton Albert”, hier matin, se trouvait non loin du cimetière de l’Est (Saint-Denis) à laver barquette et cuillère. Lui aime le front de mer, « son endroit préféré », se plait-il à dire. Né à proximité de l’église de la Cathédrale au siècle dernier, il a des secrets qu’il tient à préserver. De sa famille et du « dortoir » — à l’exception de quelques “frères” —, il ne dira pas un mot. Il vit, explique-t-il, « dans le présent et non dans le passé ». La manière pour lui de garder les pieds sur terre et ne pas porter de tracas pour le lendemain. Sa philosophie de la vie en quelque sorte.
“Tonton Albert”, la cinquantaine passée, porte sur son visage les traits de la sérénité et de la jeunesse, mine de rien. Ce trait de personnalité lui est singulier. Témoigne son look, il combine tee-shirt, bas de jogging et baskets à la mode. Sa bonne humeur, n’en parlons pas, il l’a communique à qui veut, et ce, malgré sa situation. Lorsqu’il arrive à un endroit, il a toujours le mot pour rire et une mélodie à chanter, « pour moi, la vie va commencer », lance-t-il. Sûrement pour lui, chaque levé de soleil est synonyme d’une nouvelle vie qui débute. Poli et réfléchi en toute circonstance, à la personne âgée, il donnera volontiers sa place, à une provocation, il ne réagira pas, mais vous “répondra”…
“Tonton Albert” est sympathique, connu et respecté. Présent dans les défilés du 1er Mai — à la dernière, non —, la parole est donnée à cet ancien lecteur de “Témoignages” et peintre carrossier.

Comme nous tous, “Tonton Albert” a des besoins à satisfaire. On lui a demandé ses bons plans pour s’habiller, pour commencer.

— Pour dégoter un tee-shirt, une chemise, un pantalon ou une paire de chaussures — quand cela est possible —, j’ai trois adresses : la Boutique Solidarité [1] les mercredis et jeudis, l’Espace solidarité et d’insertion tous les jours, et la Croix Rouge. Il arrive aussi que des personnes m’offrent de quoi me vêtir.

La Boutique Solidarité, l’Espace solidarité et d’insertion,
la Croix-Rouge… et les amis

Et pour votre toilette ?
— À la Boutique solidarité et à l’Espace solidarité et d’insertion, une douche est mise à notre disposition. J’y suis régulièrement, le matin surtout car avoir une bonne hygiène de vie est important même si je vis dans la rue. Quand cela est impossible, je me débrouille autrement. La ville de Saint-Denis compte de points d’eau et tout particulièrement dans la portion Barachois et front de mer. Je me rafraîchis, me désaltère et profite pour laver cuillère et barquette pour le repas du midi.

Justement, comment faîtes-vous pour les repas ?
— Avant de vous parler du déjeuner, je vous dis deux mots sur le petit-déjeuner. À la Boutique Solidarité, il nous est servi du café, pain, confiture et beurre. Un moment convivial qui me permet de discuter avec le personnel et les amis de ce que l’on a fait la veille et de ce que l’on fera aujourd’hui. Ces instants sont importants car ils sont remplis de chaleur et d’attention. Après ma balade matinale sur le front de mer ou dans les rues de la capitale, il est bientôt midi, juste le temps de me rendre avec ma barquette à l’Espace de solidarité et d’insertion où m’est servi un repas que je vais manger sur le front de mer, l’endroit que je préfère. Je garde la moitié pour le soir.

Un matelas, un drap. En un mot, rien !

Vous avez un endroit pour vous vêtir, petit-déjeuner, déjeuner, et pour dormir ?
— C’est le secret de la vie. Je peux vous dire qu’il y a un matelas, un drap récupéré à la Croix-Rouge et que je suis seul. En un mot, rien ! Seuls deux “frères” sont invités en cas de nécessité. Lorsque je me rends chez des proches, ils me donnent une petite monnaie.

Vous prenez soin de votre santé ?
— J’ai perdu ma carte d’identité, ma carte vitale. Jusqu’à présent, je n’ai pas entamé les démarches pour les refaire. Alors j’essaie de ne pas tomber malade — et rigolade. Vivre dehors requiert de la force, il faut être bien avec soi-même et les autres. Pour les personnes qui ont de quoi vivre, je suis content pour elles.

On peut dire que “Tonton Albert” est heureux bien qu’il soit dans la galère. Il vit du RSO qu’il gère sur un mois. Certes, il n’a pas de toit. Et alors ? Cela ne l’empêche pas de vivre. « Je n’ai pas de crédit à payer », dit-il. Mais il se garde des critiques à l’égard des foyers. Il sait très bien que même si on a un emploi, une maison… il y a en complément de nombreuses dépenses pour nourrir la famille et les traites à payer à chaque fin de mois. C’est pourquoi, il n’envie personne. Il souhaite à tous et toutes une vie remplie de bonheur. Aux personnes qui ne lui donnent rien, il ne leur en veut pas.

“Tonton Albert”, avant de se retrouver dans la rue, avait fondé une vie de famille et avait un emploi dans un garage. Sa vie est dans « le présent », comme il l’a souligné plus haut. Quand on lui parle de maison, il fait silence et répond : « on verra ». Il préfère les parties de dîners faits entre amis à l’ombre d’un pont et du bruit de l’eau.

Vivre dans la rue n’est pas sans risque, nombre d’êtres sans domicile fixe se font régulièrement roués de coup. Face à de telle violence, gageons que les forces de l’ordre veillent.
C’est avec un sourire et brin de tristesse que l’on s’est quitté sur ces mots : « aujourd’hui, c’est une belle journée ».

Interview et photos Jean-Fabrice Nativel



Pour comprendre et aider une personne à la rue

Pour moi, le respect est la première attitude à avoir, mais l’aide concrète est tout aussi indispensable. Le processus de désocialisation ou de descente aux enfers peut être rapide ou lent. Sans soutien, il devient comme une spirale destructrice dans laquelle on a l’impression de ne pouvoir échapper et sans un accompagnement adapté, cela est souvent vrai. Beaucoup de personnes sans domicile fixe ont besoin de soins médicaux, dentaires, de traitement, d’accompagnements spécifiques.

[1Fondation de l’Abbé Pierre.


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