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« On n’a pas à avoir honte, on n’a pas à culpabiliser »

Enfant témoin de violences conjugales

Jean Fabrice Nativel / 14 décembre 2010

Adulte, il parle de son enfance marquée par la violence conjugale dont il a été le témoin et la victime jusqu’à sa majorité. S’il se confie aujourd’hui, tout en gardant l’anonymat, c’est pour dire aux personnes qui ont vécu et qui vivent cette situation qu’elles n’ont rien à se reprocher.

Votre démarche est courageuse, comment l’expliquez-vous ?

- J’ai décidé de rompre le silence sur mon passé pour dire aux adultes qui, enfants, ont vécu des scènes de violences conjugales que l’on n’est pour rien dans ce qui est arrivé entre notre père et notre mère. On n’a pas à avoir honte, on n’a pas à culpabiliser. Une personne et une seule est responsable de cette situation : en ce qui me concerne, c’est mon père. On a à réaliser notre vie, voilà ce qui est le plus important.

Il y a un responsable, « mon père »

Qu’avez-vous vécu ?

- J’ai vu et entendu mon père cogner ma mère — et cela continue —, l’humilier et la contraindre à des rapports sexuels. Il lui a porté des coups de pieds et de poings au ventre, au visage et au crâne. À chaque fois, je l’entendais dire à mère : « je ne recommencerai plus ». De belles paroles. Pendant une semaine, un mois, tout est calme. Puis, pour un rien, la violence éclate, redouble. Un climat de terreur s’installe, on ne peut rien dire de peur qu’il nous frappe. En public, mon père sourit, est aimable, irréprochable. À la maison, il est un démon, un manipulateur, un séducteur… À la moindre remarque, il s’irrite. Il veut toujours avoir raison. Il donne des ordres : « fais ci, fais ça, comme çi, comme ça, pas comme çi, pas comme ça ». Malheur à celui qui ose lui répondre. Tout cela a été cruel, dégradant. Ma vie a été marquée par cette violence.

« Je me sens bien »

Aujourd’hui, quelles sont vos relations avec vos parents…

- J’ai mis de la distance entre eux et moi.

… et comment vous vous portez ?

- Je me sens bien dans ma tête et mon corps. Cela a demandé un long cheminement. J’ai eu pour modèle un père violent et une mère humiliée. J’ai dû mettre tout à plat afin de comprendre ce qui s’était passé. Je me suis confié à des amis puis à un professionnel de l’accompagnement, un psychologue. Au fil des entretiens, j’ai vu ma vie et la vie autrement. La violence n’est pas héréditaire, j’ai compris son fonctionnement avec notamment l’isolement. Je me suis rendu compte de l’immaturité de mon père même s’il est adulte. Cela n’excuse en rien ce qu’il a fait et ce qu’il fait encore.

« J’ai retrouvé la confiance en moi »

Qu’est-ce qui a changé chez vous ?

- Aujourd’hui, je suis libéré des influences négatives et des contre-vérités colportées sur ma personne par mes parents. Désormais, je peux calmement exprimer mon accord ou mon désaccord sur tel ou tel point. Si une personne me parle incorrectement, je le lui dis poliment. S’il change d’attitude, tant mieux ; si ce n’est pas le cas, cela n’a pas d’importance. J’ai retrouvé la confiance en moi, mes relations avec les autres se sont nettement améliorées. Je fais preuve de respect et de responsabilité.

Comment votre entourage perçoit-il ces évolutions ?

- Mes proches, ma compagne me disent que j’ai changé. Des encouragements supplémentaires pour continuer à travailler sur moi et à épanouir mon entourage, comme moi-même.

« Pour bien vivre avec son passé, il est important de s’y pencher »

Quelles ont été les réactions des personnes qui ont appris, par vous ou par d’autres, que vous aviez été “en première ligne” de violences conjugales ?

- Des personnes ont été mécontentes et le sont toujours. Elles m’ont demandé pourquoi j’évoque ça, « le passé, c’est le passé, il fallait oublier ». Je leur ai dit : « j’ai décidé d’en parler et je prends l’entière responsabilité ». D’autres ont compris ma démarche et me soutiennent. Pour bien vivre avec son passé, il est important de s’y pencher.

Vous avez des regrets ?

- Avec le recul, je n’ai pas de regret, j’ai fait ce que j’avais à faire.

Votre souhait ?

- Aux personnes qui vivent ou ont vécu la violence conjugale, je les encourage à en parler, qu’elles soient adultes ou enfants.

L’avenir, vous le voyez comment ?

- Mon avenir ou celui de La Réunion et du monde ?

Eh bien, sur ces 3 points ?


- Le mien, je le construis en toute humilité, tous les jours. Celui de La Réunion comme celui du monde, il est incertain. À l’heure où l’on se parle, combien d’arbres sont abattus, d’enfants meurent de faim et sont témoins de violences conjugales, de femmes sont violentées, de personnes dorment dans la rue, d’espèces animales ou végétales disparaissent… Un autre monde est possible, encore faut-il le vouloir.

En cette fin d’année, qu’avez-vous envie de dire ?

- Cette année, comme les précédentes, a été déterminante à tout point de vue. Je sais maintenant que dans la vie, tout est possible. Mon souhait est de voir toutes les personnes vivre en harmonie, s’entraider et se lancer sur la voie de la sagesse, moi y compris.

On ne peut imaginer l’impact que les violences conjugales a sur un enfant. Bien souvent, on entend dire : « ce n’est pas grave, il oubliera ». Faux, un tel témoignage — sans entrer vraiment dans les détails — nous en dit long sur les souffrances vécues par cette personne. Elle a osé en parler, mais combien sont obligés de se taire sous la pression familiale ou par peur du qu’en-dira-t-on ? Il est temps de briser ce silence, cette hypocrisie, pour que les familles deviennent enfin des lieux de paix et d’amour.

Jean-Fabrice Nativel


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