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Quelques réflexions philosophiques pour améliorer les soins médicaux

Parution d’un livre de Jean Lombard et de Bernard Vandewalle sur la santé

Témoignages.re / 29 juillet 2009

"Philosophie et soin. Les concepts fondamentaux pour interroger sa pratique. Itinéraires philosophiques à l’hôpital". Tel est le titre — avec ses sous-titres — de l’ouvrage que viennent de publier deux chercheurs bien connus des ami(e)s de la philosophie à La Réunion : Jean Lombard et Bernard Vandewalle. Ces deux collaborateurs très actifs et compétents de l’association philosophique réunionnaise Athéna, présidée par Henri Chane-Tune, expliquent concrètement comment la philosophie peut contribuer à améliorer les soins médiaux. Leur livre est présenté dans le numéro de juillet 2009 de "La lettre de l’ANFH" (Association Nationale pour la Formation permanente du personnel Hospitalier). Cette revue publie également une interview de Jean Lombard au sujet de cet ouvrage, qui s’inscrit dans le cadre d’un programme de formation intitulé "Philosopher à l’hôpital". On lira ci-après le texte de cet entretien.

Votre ouvrage s’appuie sur un programme de formation. En quoi consiste cette action de formation ?

- "Philosopher à l’hôpital" est un programme innovant de formation continue, conçu à l’intention des personnels hospitaliers. Élaboré à titre expérimental à la demande de l’A.N.F.H et validé lors d’un séminaire en présence de responsables nationaux en juillet 2006, il a été inscrit dans des plans annuels de formation à partir de 2007. Il comporte deux sessions de trois jours, le temps qui les sépare étant lui-même, comme l’expérience l’a montré, un élément non négligeable du parcours.
Les activités, extrêmement variées, s’ordonnent autour d’alternances quotidiennes d’élaborations conceptuelles, d’analyses de textes, d’échanges (en plénière, en ateliers thématiques, en regroupements inter-ateliers) et de "constellations" qui constituent progressivement l’armature méthodologique de la démarche.
Globalement, il s’agit de permettre aux participants venus de tous les métiers de l’hôpital de rassembler, de formuler, d’analyser et de mettre en perspective leurs pratiques et leur vécu à partir d’un appareil conceptuel pertinent dont la philosophie fait en quelque sorte l’avance, puis de construire à partir de là, dans une seconde étape, une réflexion commune qui apporte en retour à la philosophie l’éclairage et l’enrichissement spécifique du regard hospitalier. Sont ainsi revisitées nombre de notions essentielles, comme par exemple la personne, l’altérité, la responsabilité, l’autorité, le corps, etc…
L’hôpital, pris comme champ de référence de la réflexion et constitué en objet philosophique, puis la philosophie, considérée non comme une discipline d’enseignement, mais comme un mode éprouvé de distanciation et d’élucidation, servent donc tour à tour de grille d’interprétation l’un pour l’autre.

Comment est né le projet d’écrire cet essai ?

- Bernard Vandewalle et moi avions déjà publié ensemble, suite aux premières sessions qui avaient eu lieu, une "Philosophie de l’hôpital", car celui-ci est pour la philosophie une source inépuisable de références et l’occasion d’une impitoyable mise à l’épreuve des concepts et des notions. Mais chaque session suivante a été pour nous, tout autant que pour les participants, l’occasion d’approfondir quelque chose qui est de l’ordre de la rencontre : une rencontre entre le philosophe et l’univers du soin.
Chaque partie, d’ailleurs, y trouve son compte. Pour ceux qui vivent quotidiennement dans un monde contraint et gouverné par l’expertise technique, la philosophie est un utile contrepoids, une aide précieuse dans la recherche d’intelligibilité qu’appelle toujours un vécu professionnel difficile.
Mais en même temps, le monde soignant offre au philosophe, avec la fascinante diversité de l’expérience qui est sa caractéristique essentielle, l’accès à un univers où règne une pesanteur ontologique particulière ; c’est ainsi qu’a été nommé ce concept découvert en cours de route par les soignants eux-mêmes.
Nous avons donc voulu conserver et transmettre la trace de ce parcours, rassembler des références, des exemples, des cheminements de pensée qui seraient matières à réflexion pour tous les soignants — en exercice ou en formation — qui en seront les lecteurs. Il leur appartient de se saisir de ces éléments déjà mis à l’épreuve par d’autres soignants et de construire leur propre itinéraire.
Comme le dit la présentation de l’ouvrage, c’est un peu « comme si rencontrés dans les couloirs, Platon, Aristote, Sénèque, Descartes, Kant, Bergson, Sartre, Foucault et bien d’autres prenaient part à la visite de l’hôpital, tantôt l’éclairant, tantôt y trouvant un éclairage qu’elle seule peut donner ».

Quels bénéfices les soignants peuvent-ils retirer d’une réflexion philosophique de leurs pratiques professionnelles ?

- À première vue, la philosophie n’a qu’assez peu de liens directs avec les savoirs et les savoir-faire de l’hôpital, en effet. Il a paru d’autant plus utile de rechercher en quoi elle constitue, à l’inverse de ce qu’on pourrait penser d’abord, un apport non négligeable à la formation continue dans ce secteur.
Les évaluations, le suivi rigoureux des opérations et surtout le succès croissant remporté par le programme ont validé l’hypothèse de départ : la mise en perspective des pratiques et du vécu hospitalier constitue à terme un important levier de perfectionnement et d’amélioration de la culture professionnelle et, par voie de conséquence, de l’exercice des différents métiers, y compris dans leurs dimensions spécialisées et techniques.
Au-delà des effets transférables qu’ils ont eux-mêmes soigneusement identifiés au cours des évaluations, les participants ont trouvé dans les sessions de "Philosopher à l’hôpital" la prise en compte d’un besoin jusque-là insatisfait de penser, après une longue expérience, leur fonction, leur pratique ou l’institution elle-même et un écho au désir qui est en chacun de se confronter à « un autre type de cohérence ».
C’est donc aussi au plan personnel, qui paraît au moins aussi important, que se situent les principaux bénéfices de la formation : les bilans soulignent l’impression générale d’avoir — je cite encore — « repris contact avec l’essentiel », ou bien retrouvé « tout ce qu’il y a de singulier dans le quotidien », ou aperçu « comme une drôle de clarté » — référence à la Caverne platonicienne, sans doute ou d’être allé « chercher quelque chose qui n’attendait qu’à émerger », ou encore, selon la belle formule de Descartes volontiers citée à cette occasion, d’avoir pu « commencer tout de nouveau ».


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