« Le Blanc n’existe pas. Pas plus que le Noir » (Frantz Fanon, 1952)

17 décembre 2008

Nous avions envoyé à la rédaction du “Quotidien” ces remarques en réponse à l’interview de Jean-Pierre Cambefort. Il nous semblait juste de l’envoyer d’abord au journal qui avait publié cette interview. Nous l’avions ensuite envoyée au “JIR”. Aucun des deux n’a apparemment souhaité la publier : par manque de place ? par indifférence ? par opposition ? Nous ne le savons pas.

L’entretien avec Jean-Pierre Cambefort, paru dans “Le Quotidien” du 30 novembre, intitulé « L’île multiculturelle est un fantasme » soulève quelques questions.
En introduction : le racisme existe à La Réunion car notre île fut une terre d’esclavage et de colonisation. La couleur “Noire” comme couleur sociale et culturelle fut inventée par les esclavagistes pour justifier que l’Afrique soit le seul terrain de captures, de razzias et de guerres pour alimenter le commerce d’êtres humains et l’esclavage colonial.
L’exploitation, l’inégalité dans l’accès au foncier, à l’éducation, à la santé, aux besoins élémentaires de tout être humain vivant en société ont construit la société réunionnaise. Certains avaient “naturellement” accès à ces choses, d’autres en étaient exclus.
La ligne de couleur - qui oppose « Blancs » et « non Blancs » - a influencé la liberté, la citoyenneté, le monde du travail et des droits sur cette île. Les principes de la République ont régulièrement été niés.
Cette ligne de couleur est toujours visible aujourd’hui : il existe une hiérarchie où se croisent « race », classe sociale et sexe. Il faut croiser toute une série de données pour analyser les causes des discriminations et des exclusions, comme nous l’ont appris Angela Davis et d’autres chercheurs Africains-Américains.

La société réunionnaise n’est pas sans conflits, sans tensions ; elle est capable de racisme, par exemple contre les Comoriens. Les violences domestiques, les violences contre les enfants, le mal-être ont été souvent décrits.
Les Réunionnais adorent leur île, mais aiment critiquer leurs semblables. Beaucoup sont encore muets et serviles devant les puissants. Mais beaucoup aussi créent, construisent, imaginent, inventent, font de cette société une société singulière et originale.
C’est pour toutes ces raisons que la société réunionnaise mérite mieux que des remarques simplistes.

Les paroles de J.-P. Cambefort, qui dresse un tableau totalement négatif de la société réunionnaise, soulève donc quelques questions :
1 - Quand J.-P. Cambefort parle de multiculturalité « fantasmée », que fait-il des travaux d’anthropologues comme Christian Barat, Laurence Pourchez, ou Laurence Tibère, qui ont étudié l’interculturalité des pratiques et des imaginaires ? Trouve-t-il ces travaux sans fondements, ou pense-t-il qu’on peut faire de la psychosociologie sans tenir compte de l’anthropologie ?

2 - Que fait-il des travaux d’historiens - Prosper Ève, Sudel Fuma, Michèle Marimoutou par exemple - qui parlent du métissage inévitable compte tenu du faible taux de femmes pendant trois siècles ?

3 - Quelles sont les études scientifiques qui lui permettent d’affirmer que seuls la République et les médias sont les agents de la cohésion sociale à La Réunion ? Ce sont des impressions, on attend des chiffres, des études de terrain. Peut-il expliquer pourquoi les Réunionnais n’ont, selon lui, aucune capacité d’action sur leur société ? Pourquoi seules des institutions extérieures sont capables de les faire vivre ensemble ? Comment ont-ils fait avant la République ?

4 - La référence à Haïti : sur quelle image s’appuie cette référence ? À l’entendre, Haïti est entièrement négative. Les esclaves haïtiens, qui, en fondant la première République noire, furent les premiers à proclamer et instituer l’égalité des “races” dans la pratique, seraient donc l’image même du chaos ? Haïti : terre de cinéastes, d’artistes, de romanciers et de chercheurs reconnus internationalement serait en fait terre de négativité ? Le racisme, conscient ou inconscient, l’insulte faite à Haïti, perpétuent à La Réunion l’image négative de ce qui est « Noir ».

5 - Le créole, « première langue de l’asservissement, langue du commandeur ». Sur quelles études s’appuie J.-P. Cambefort ? Ensuite, ne connaît-il pas la théorie des colonisés selon laquelle il faut se saisir des outils du maître pour les retourner contre lui ? Qui parle de « multiculturalisme pacifié »... ?

6 - L’auteur affirme que les couples mixtes n’existeraient que depuis peu et ceux qui fonctionnent seraient « ceux qui sont européanisés ». Les historiens qui parlent de couples mixtes seraient donc des menteurs ? Et l’européanisation serait la seule solution à nos maux ?

Remarques :
• D’où vient cette théorie qui fait un lien direct entre esclavage et monoparentalité ? Dans ce cas, pourquoi y a-t-il de fort taux de monoparentalité au Pays de Galles, dans le Nord Pas de Calais ou la Russie ?
La pauvreté et la misère, imposées par un système économique brutal qui cible les plus faibles (ici des Noirs, là-bas d’autres groupes), n’est-elle pas aussi en cause ? Rappelons qu’aux États-Unis, ce discours psychologique sur le manque du père et la trop grande présence de la mère émerge, alors que les Africains-Américains réclament l’égalité des droits. En psychologisant leur condition, le pouvoir américain faisait porter le fardeau de la transformation aux Africains-Américains.
Certes, l’esclavage était reconnu comme système de destruction, mais le problème devenait individuel et familial. Psychologie, mais sans sociologie politique et économique. Qui détient les richesses ?

• L’image extrêmement sombre que dresse J.-P. Cambefort de la société réunionnaise - les pique-niques, bof, les couples mixtes, bof, l’école, bof... Chinois et Zarabs = les seuls qui s’en sortent (Chinois et Zarabs : nouveaux boucs émissaires ?), criminalité la plus forte, désespérance... - lui permet de justifier son travail de psychologue. On peut comprendre. Si quelque chose allait bien dans cette société, à quoi servirait-il ? Il montre ainsi que les Réunionnais ont besoin de lui, de gens comme lui capables de leur dire ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être.

Françoise Vergès,
Ginette Ramassamy,
Éric Alendroit,
Carpanin Marimoutou.


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