« Il est stupéfiant de constater qu’il n’existe aucun protocole d’évaluation des résultats des dispositifs de protection de l’enfance », déplorez-vous. Qu’observez-vous, personnellement, dans votre service ?
Pr Maurice Berger : Dans notre service, nous recevons des enfants qui présentent des dégâts affectifs et intellectuels considérables. Plus des trois quarts accusent une déficience intellectuelle avec un QI entre 54 et 77, jamais évaluée jusqu’alors, ce qui est inadmissible d’un point de vue médical quand on sait qu’ils sont nés avec des potentialités intellectuelles normales et que les pédiatres multiplient les efforts pour traquer les encéphalopathies évitables.
Nous constatons, aussi des troubles affectifs très importants : instabilité psychomotrice majeure, besoin de maîtrise exacerbée sur les autres, hallucinations trop facilement qualifiées de « troubles caractériels » , angoisses d’abandon en attendant un parent qui ne se manifeste pas pendant des mois, etc.
Un irrémédiable gâchis
Deux points me semblent particulièrement importants à souligner. Tout d’abord, ces troubles se sont constitués pendant les premiers mois de la vie, et, dans notre dispositif de protection de l’enfance, les bébés ne sont pas une espèce protégée. C’est là que la défaillance du système est la plus criante. J’y vois un irrémédiable gâchis.
Des nourrissons sont laissés exposés dans des milieux familiaux très nocifs, chez des parents qui refusent toute aide. Il arrive également que de longues rencontres avec des parents très perturbés sont maintenues ; or, même en présence d’une tierce personne, certains bébés présentent ensuite un refus d’alimentation, une insomnie, une coupure d’avec le monde extérieur pendant plusieurs jours après chaque contact. Rapidement, ils sont porteurs de troubles psychosomatiques graves et d’un évitement relationnel que nous avons la plus grande difficulté à traiter, laissant des traces souvent indélébiles.
La violence est, par ailleurs, un point préoccupant. Dans 85% des cas, les situations de préadolescents caractérisées par une « violence pathologique extrême » , qui plus tard se traduiront par des blessures graves, des viols ou des meurtres, auraient pu être évitées car nous connaissons les signes qui permettent de prédire cette évolution. Dès l’âge de la marche, ces nourrissons aux mains libres tapent n’importe qui, n’importe où, n’importe quand, et se montrent pathologiquement cruels.
« Il ne suffit pas de désigner une auxiliaire de puériculture référente d’un nourrisson pour qu’elle puisse accorder un temps suffisamment long de relation individuelle » à un enfant séparé de sa famille, écrivez-vous. Pour votre part, que faites-vous afin de pallier ce que vous nommez une « inadéquation éducative » des parents ?
Pr Maurice Berger : Quand les auxiliaires de puériculture ne peuvent pas avoir un temps suffisant d’échanges individuels avec les nourrissons, nous observons une grande fréquence d’instabilité psychomotrice dès l’âge de la marche. Il serait indispensable qu’il y ait une personne de plus dans la journée. L’exemple de Loczy, pouponnière modèle hongroise, a montré que les bébés évoluaient favorablement en collectivité si une heure de temps individuel leur était consacrée quotidiennement. En France, nous nous heurtons à des problèmes budgétaires pour de telles pouponnières départementales.
Pour remédier à l’« inadéquation éducative » des parents, lorsqu’elle ne nous paraît pas réversible, nous essayons de proposer un environnement fiable et stable afin que l’enfant puisse acquérir un sentiment de sécurité interne. Cela peut passer par un placement en famille d’accueil, à condition qu’elle soit suffisamment soutenue psychologiquement. Si besoin, nous proposons des visites médiatisées : l’enfant ne rencontre ses parents qu’en présence d’un ou deux intervenants, de façon à ce qu’il ne soit pas soumis aux attitudes « inadéquates » de son père et de sa mère, et en même temps les contacts sont maintenus.
L’importance du dépistage
Enfin, nous mettons en place un dispositif spécifique d’écoute. En effet, dès qu’un enfant a une famille d’accueil et une famille biologique, il éprouve un tiraillement en son for intérieur qui encombre sa pensée. Il est nécessaire qu’il dispose d’un lieu d’écoute pour qu’il puisse exprimer ce qu’ils ressent. Nous devons sans cesse être vigilants pour obtenir qu’un tel cadre soit accepté et maintenu de manière stable par les juges des enfants et l’Aide sociale à l’enfance.
Vous n’êtes pas tendre avec les professionnels. Le but de nombre d’entre eux, dites-vous, est de « tenir sans visée thérapeutique réelle, jusqu’à ce que l’enfant ait 18 ans ». Que leur conseillez-vous ?
Pr Maurice Berger : À ceux qui ne sont pas prêts à s’identifier à ce que les enfants ressentent, qui ont peur des conflits et qui pensent que le lien familial doit être maintenu à tout prix, je conseille de changer de métier. Pour les autres, je recommande de s’engager dans la durée, de manière à ce qu’ils puissent se construire une expérience qui les aidera pour les situations suivantes.
Je leur suggère aussi de ne pas rester isolés, et d’essayer de trouver des interlocuteurs expérimentés auxquels ils pourront parler des difficultés qu’ils rencontrent. Pour ne pas être complice des défauts du dispositif actuel, il faut être prêt à se battre si l’on veut toujours faire entendre l’intérêt de l’enfant et s’opposer à propos d’un dossier. Dans tous les cas, il est impératif d’évaluer avec précision l’état de l’enfant et du fonctionnement familial. Chez les bébés de moins de deux ans et demi, le test de Brunet-Lézine, d’un maniement aisé, aide à évaluer le développement moteur, langagier et affectif, ainsi que les capacités de communication.
Quant au médecin de famille, il a un rôle essentiel de dépistage à jouer. Il est amené à constater, par exemple, qu’un enfant se trouve peu investi par ses parents, que les soins somatiques essentiels font défaut, ou que l’ambiance familiale est délétère. Dès lors, il peut soit demander à la famille une consultation en pédopsychiatrie, auprès d’un collègue sensibilisé à ce genre de problèmes, soit effectuer un signalement à la PMI ou à l’Aide sociale à l’enfance au conseil général.
En définitive, les « liens familiaux ne sont pas bons par essence pour l’enfant » et la loi en vigueur est « nocive ». Est-ce à dire qu’il faut tout chambouler ?
Pr Maurice Berger : L’idéologie du lien familial, comme la loi du 4 juin 1970 préconisant le maintien de l’enfant dans son milieu naturel, participe du système ruineux de la protection de l’enfance (5 milliards d’euros par an pour 270.000 mineurs) qui ne mène nulle part et qui fait l’impasse sur le développement intellectuel et affectif de l’enfant.
L’idéologie du lien tente d’éliminer le tiraillement interne douloureux que ressent chaque intervenant entre son identification à l’enfant et son identification aux parents. Elle nous conduit à utiliser le terme de « parents » en général, alors que je pense, au contraire, qu’il faut différencier plusieurs sortes de difficultés de parentalité.
Il y a des parents qui peuvent bénéficier d’une aide à la parentalité : ils reconnaissent qu’ils ont une certaine responsabilité dans les difficultés présentes, ils sont prêts à accepter une aide, ils ont la capacité d’évoluer, et leur enfant n’est pas dans un état trop inquiétant.
Changer la loi
Il y a d’autres parents, qui présentent souvent des troubles psychiatriques importants, qui ne pourront développer que des compétences parentales partielles. Ils aiment et investissent leur enfant, mais d’une manière très inadéquate du fait de leur pathologie personnelle. Une séparation avec tous les degrés possibles de distanciation peut être alors la meilleure solution. Cela permet de proposer à l’enfant un lien stable en dehors de sa famille biologique, mais il n’y a pas de raison de rompre les contacts avec ces parents qui aiment réellement leur enfant, même s’ils « tordent » très rapidement la relation qu’ils ont avec lui.
Enfin, il y a des parents qui n’investiront jamais leur enfant, d’autres qui se sentiront persécutés par lui depuis qu’il est bébé, sans qu’ils puissent reconnaître ouvertement ce sentiment.
En France, nous laissons ces enfants dans une situation insoutenable. Ils sont en attente permanente que leurs parents manifestent un minimum d’affection à leur égard, et ils passent leur temps à vivre jusqu’à plus soif une angoisse d’abandon, en ressentant le sentiment que si leurs parents ne viennent pas les voir, c’est parce qu’eux-mêmes ne sont pas des enfants aimables. Ils essaient de se construire en pensée un père et une mère de toutes pièces.
La seule solution consiste à leur proposer une autre parenté, psychologique, et un projet de vie permanent, soit sous la forme d’un placement familial qui devrait pouvoir être décidé jusqu’à la majorité, soit sous la forme d’une déchéance des parents suivie d’une adoption.
Dès lors, il est indispensable que la législation change. Le futur Observatoire national de l’enfance en danger, qui comptabilisera les situations à risque tout en coordonnant les actions et la recherche, montrera, je l’espère, que la loi de 1970 a besoin d’être remplacée.























