9 janvier 2007
Nous avons déjà réagi aux déclarations du ministre de l’Intérieur stigmatisant les Juges pour leur soi-disant laxisme envers les délinquants, et en particulier les jeunes. En outre, nous nous sommes interrogés sur le rôle de la prison, principalement avec les jeunes délinquants. Le journal “Le Monde”, sur son site Internet, a consacré un tchat (un forum où les internautes peuvent poser des questions à des personnalités) avec le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig, qui était le principal visé par les déclarations de Nicolas Sarkozy. Ses réponses apportent un éclairage plus qu’intéressant aux questions de la délinquance, réponses nées d’années d’expériences et de confrontations avec de jeunes prévenus. En voici quelques extraits...
Le caractère que prend la violence dans les banlieues [en métropole] n’est-il pas préoccupant (émeutes 2005, policiers attaqués) ?
Jean-Pierre Rosenczveig : Oui, c’est préoccupant. On est dans une société où il y a de plus en plus de violence, mais pas seulement des jeunes. Celle-ci est à l’image de la montée de la violence en général. Il faut peut-être s’interroger aussi sur les autres formes de violence. On n’aurait tendance à parler des jeunes qu’à travers la violence et à ne voir la violence que par les jeunes. Les choses sont plus complexes.
Quant à la récidive, c’est une mauvaise manière de poser la question. Car un jeune qui commet un délit, généralement, en commet plusieurs. Il est dans une séquence de vie où il a un comportement asocial. C’est donc une tautologie que de dire mineur délinquant récidiviste. Par définition, les mineurs délinquants sont multirécidivistes.
Ce qui veut dire qu’il faut s’attaquer aux causes de la délinquance tout autant qu’aux actes. La deuxième conséquence c’est qu’il faut du temps pour s’attaquer à tout ça quand, aujourd’hui, on voudrait des réponses rapides et efficaces. C’est ce qui fait aujourd’hui la grande difficulté du traitement de la délinquance. Beaucoup d’actes préoccupants qui trahissent une situation sociale très dure.
L’incarcération des mineurs est-elle la solution lorsque des solutions plus légères avortent (suivi éducatif, placement, travaux d’intérêt général, prison avec sursis...) ?
Ce n’est pas la solution. C’est parfois une solution intermédiaire, pour marquer un arrêt et rebondir vers une démarche d’insertion. Et il y a effectivement une palette d’autres réponses qui peuvent soit se substituer à la prison, soit compléter la prison. La prison est criminogène, on le sait de longue date. Par l’incarcération, on protège l’ordre public à court terme, mais pas à moyen terme.
Il faut donc faire de la prison un usage intelligent ; dans un certain nombre de cas, la loi ne le permet pas ; dans d’autres cas, le recours à l’incarcération, provisoire ou sur condamnation, doit être mis en perspective en tenant compte des faits commis, mais aussi du projet que l’on peut avoir pour le jeune.
Et les peines alternatives à l’emprisonnement, comme les TIG (Travaux d’intérêt général) ? En avez-vous les moyens ? Sont-elles efficaces ?
Il y a des difficultés à mettre en œuvre les travaux d’intérêt général. On a de moins en moins de lieux de stage pour les jeunes. Pour les mesures de réparation, un énorme effort a été fait ces dernières années. Je crois qu’il y a entre 15.000 et 20.000 mesures de réparation prononcées chaque année.
(...)
Pourquoi, quand un jeune se fait attraper par la police en train de casser une voiture, est-il relâché le lendemain sous prétexte qu’on ne peut rien faire contre lui ?
D’abord, il est faux de dire qu’on ne fait rien contre lui. Il est poursuivi, il sera jugé. Entre-temps, des mesures éducatives peuvent être prononcées. Il rentre peut-être chez lui, mais un éducateur va s’occuper de lui. Ensuite, il y aura des dommages et intérêts à payer qui peuvent être lourds, surtout si la famille n’est pas assurée.
C’est un poncif que de faire croire que les juges libèrent les jeunes arrêtés par les policiers sans rien faire. Dire que quelque chose n’est pas visible ne veut pas dire qu’il n’existe pas.
(...)
Pourquoi ne pas faire passer les mineurs récidivistes en comparution immédiate ?
Parce qu’il faut du temps pour mettre en œuvre des mesures éducatives et que le but d’une comparution immédiate est d’obtenir l’incarcération. Or, comme on l’a dit dans d’autres réponses, la détention n’est pas toujours la réponse aux problèmes posés par le jeune.
Il faut le transformer et prendre le temps qui est nécessaire. Ce travail éducatif inscrit dans le temps, pour les mineurs, fait la différence par rapport au droit pénal des majeurs. Si l’on veut punir les mineurs comme les majeurs, qu’on le dise. On aura alors des comptes à rendre avec nos engagements internationaux, mais aussi, on ira à l’encontre de 2 siècles de réflexion sur la délinquance. (...)
Que pensez-vous du projet de loi de prévention de la délinquance ?
Il y a un fossé entre le titre de la loi et son objet. Il ne s’agit pas de prévenir la délinquance, en réalité, mais d’accentuer la répression contre la délinquance existante, pour qu’elle ne se renouvelle pas. On veut prévenir la récidive, alors que nous attendions une loi sur la prévention du premier passage à l’acte.
Pour illustrer mon propos, tout ce qui touche l’ordonnance du 2 février 1945 dans ce texte est hors sujet par rapport à l’intitulé. En revanche, on ne trouve rien, ou quasiment rien, sur les politiques sociale, familiale, urbanistique, économique afin de permettre à des jeunes de vivre dans des conditions prévenant l’inscription dans la délinquance.
Le juge a-t-il un rôle moralisateur ou éducateur vis-à-vis du mineur ?
Par certains côtés, oui. Quand il traite une situation, soit en mettant en examen, soit en jugeant, il rappelle aux jeunes les grands principes posés par la loi, et quelque part, il est dans le registre de la morale. Par ailleurs, il a nettement identifié un objectif éducatif avec le projet de faire en sorte que le jeune délinquant d’aujourd’hui ne le soit plus demain.
C’est ce qui le différencie d’un autre magistrat. Il ordonne, par ailleurs, des mesures éducatives auxquelles il donne un sens. (...)
Pensez-vous que si 9 jeunes sur 10 ne sont plus délinquants après la majorité, c’est dû aux divers rappels à la loi faits par les tribunaux pour enfants ou que c’est parce qu’ils savent qu’après la majorité, ils seront réellement sanctionnés et emprisonnés ?
Il y a une partie de vérité dans votre réflexion. Mais vous admettez vous-même, dans votre question, que le travail du tribunal pour enfants est performant.
D’autre part, vous vous trompez si vous estimez que les tribunaux pour enfants ne punissent jamais. En 2005, 7.500 condamnations à des peines de prison ferme ont été prononcées sur environ 75.000 condamnations. Il faut y ajouter 15.000 condamnations à des peines de prison avec sursis simple ou sursis mise à l’épreuve, etc... On peut difficilement dire que les tribunaux pour enfants répriment exceptionnellement.
A ce sujet, que pensez-vous des EPM (Établissements pénitentiaires pour mineurs ?)
Les EPM, pour l’instant, sont en train d’émerger. Il aura fallu 5 ans pour les construire. Il y en aura 7, chacun pouvant accueillir 60 mineurs.
Sur le plan carcéral, ils apporteront une réponse généralement de bien meilleure qualité que les conditions de vie faites en prison actuellement aux mineurs. C’est toujours ça.
Ces établissements se donnent un projet éducatif, ils se veulent des écoles-prisons. Peut-on enseigner la vie dans un milieu artificiel ? Je ne le crois pas.
En revanche, quelques objectifs éducatifs, moins ambitieux, mais importants, peuvent être tenus, comme celui d’apprendre à un jeune à se soigner quand trop de jeunes délinquants sont actuellement dans un état de santé déplorable. Donc, il faut attendre le développement de ce programme pour le juger. En tout cas, 430 places de prison pour les mineurs montrent bien que le problème de la réponse à l’insécurité ne passe pas par la détention.
Les médias ne parlent jamais du travail de la Protection judiciaire de la jeunesse auprès des jeunes. Pensez-vous que le nombre d’éducateurs dans votre tribunal soit suffisant ? Pensez-vous que le personnel de la PJJ puisse exercer un travail de qualité malgré le nombre de dossiers ? Pourquoi l’Etat ne préfère-t-il pas employer plus d’éducateurs pour travailler en amont avec les jeunes ?
Il y a beaucoup de choses vraies dans votre question. La première, c’est qu’effectivement, la PJJ et ses fonctionnaires font un travail remarquable et discret au bénéfice de la population. On leur en sait peu gré. La deuxième chose, c’est que les moyens avaient largement décru depuis le ministère Chalandon et n’ont repris leur envol qu’avec le programme de Mme Guigou. Entre-temps, la situation s’était singulièrement aggravée dans les tribunaux.
En Seine-Saint-Denis, nous n’avons retrouvé qu’en 2003 le niveau de 1989.
(...)
Pensez-vous que l’outil juridique soit un outil efficace pour combattre l’insécurité en France ? Quelles mesures juridiques préconisez-vous pour faire face à l’insécurité ?
La loi a un rôle à jouer, mais il ne faut pas tout attendre de la loi. Depuis des années, je dis qu’il faut adapter à la marge l’ordonnance de 1945, et les sénateurs en 2000 ont dit exactement la même chose.
L’important, ce sont les moyens humains au service de la loi. A quoi sert-il d’ordonner une mesure éducative si elle n’est pas exercée dans les quelques jours qui suivent son prononcé ?
Appelons un chat un chat : ceux qui parlent de changer la loi veulent supprimer le droit pénal des mineurs. Est-ce la bonne réponse que de traiter un mineur comme un adulte ? Est-ce à la hauteur des problèmes posés dans les quartiers ? Nous sommes nombreux à penser que le débat va bien au-delà du changement de la loi.
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