Médias

À La Réunion, « la liberté de la presse n’est pas une tradition »

Le PCR donne sa position après l’attentat contre Charlie Hebdo

Céline Tabou / 17 janvier 2015

Au cours d’une conférence de presse, les secrétaires généraux du Parti Communiste Réunionnais, Yvan Dejean et Maurice Gironcel ont apporté leur analyse des attentats de Paris et la « marche républicaine » du 11 janvier.

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Maurice Gironcel et Yvan Dejean rappellent que Témoignages a été saisi 43 fois et que Paul Vergès, en tant que directeur de Témoignages, a été condamné à de la prison ferme pour avoir reproduit des articles publiés en France sur la répression du 17 octobre 1961, sans que cela suscite l’émotion des autres médias de l’époque.

« Nous avons une pensée pour les victimes de ce drame et leurs familles », d’autant que « parmi les journalistes tués, l’un d’entre eux, Georges Wolinski était un ami personnel de Paul Vergès. C’est un élément supplémentaire à notre peine », a indiqué Maurice Gironcel.
Par la voix de ce dernier, le PCR déclare : « nous condamnons cette attaque injustifiable et réaffirmons notre attachement aux valeurs de démocratie, de tolérance, de liberté de la pression et de liberté tout court ».

La censure dure toujours à La Réunion

« Comment aurait-il en être autrement de notre part » a indiqué Maurice Gironcel en référence aux luttes menées par le PCR au cours de ces cinquante dernières années pour la liberté de la presse et d’expression, notamment le Maloya et la langue créole.
« Nous sommes bien placés pour en parler, c’est d’ailleurs une exigence de rappeler que le journal Témoignages a été saisi 43 fois, ses directeurs de publication ont été condamnés pour des délits d’opinion ».
Le secrétaire général du PCR a ainsi rappelé la mésaventure de Bruny Payet, dont « tous ses biens ont été saisis et vendus aux enchères ». Une situation vécue par Alice Pévérelly, tandis que Paul Vergès a été poursuivi et condamné à de la prison ferme par la Cour de sureté de l’Etat pour avoir publier en l’état des articles de Le Monde et l’Humanité lors de la guerre d’Algérie et des articles sur l’autonomie de La Réunion.
« À cette époque, le PCR et Témoignages auraient eu à cœur d’entendre des voix s’élever pour la liberté de la presse », mais « ni les politiques, ni les journalistes, ni la société civile n’ont élevé la voix ». À La Réunion, « la liberté de la presse n’est pas une tradition, c’est plutôt la censure », a expliqué Maurice Gironcel.
« Aujourd’hui encore une institution boycotte un journal de toutes ses manifestations et dans l’indifférence générale. Après cette immense émotion face à ce tragique attentat, aujourd’hui, les problèmes demeurent ».

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La manifestation du 8 janvier dernier à Saint-Denis montre que désormais, la liberté d’expression est un principe largement défendu. C’est une avancée considérable qui ne s’est pas faite toute seule.

Résoudre les problèmes de fonds en premier

Pour Yvan Dejean « à l’émotion s’ajoute la peur légitime compte tenu de la nature même du terrorisme, qui bénéficie de réseaux et de filières internes », laissant craindre « une multiplication des risques d’attentat et la complication des opérations de surveillance ».
Face à ce contexte, autre questions se posent pour ce dernier, car « après l’émotion et la peur, il reste des interrogations ». Ainsi, « comment éviter les amalgames faciles, que certains n’hésitent pas à faire ? ». Pour le PCR, « l’islam n’est pas le fondamentalisme », « il ne faut pas confondre les musulmans avec les radicaux, car c’est faire monter l’anti-islamisme », a assuré Yvan Dejean. D’autant plus que « si ce n’est pas maitrisé, cela peut renforcer le repli sur soi, le rejet de l’autre ce qui facilite le communautarisme et la xénophobie ».
« Comment des personnes signalées dangereuses qui ont eu des activités terroristes ont-elles pu passer à l’acte ? ». Pour Yvan Dejean, « il y a eu des failles, reconnues par Manuel Valls, nous estimons que l’on peut y remédier ».
Raison pour laquelle, « nous voulons aussi un renforcement des services de renseignement, plus de surveillance des personnes suspectées, mais nous disons qu’il ne faut pas tomber dans les travers de la loi, comme le Patriot Act », considéré par ce dernier comme « trop liberticide ».
Ensuite, « comment peut-on jouer un rôle contre l’embrigadement dans les prisons ? », et « est ce que la discrimination sociale dans les banlieues n’est elle pas un terreau propice au djihadisme ? », ont posé les deux hommes.

Une « nouvelle page s’ouvre »

Pour Yvan Dejean, ces quatre questions « posent un problème de fond », « tout cela vient d’une crise sociale, idéologique internationale, assis sur la base des conflits non résolus au Moyen-Orient ».
Ce dernier a évoqué le conflit israélo-palestinien qui « est une source d’inspiration pour commettre des actes inqualifiables ». « La politique des dirigeants israéliens est soutenue par les puissances occidentales contre les pays musulmans », a-t-il expliqué, évoquant trois faits majeurs comme l’attaque des Etats-Unis en Irak, « sur la base d’un mensonge » (la présence d’armes de destruction massives), l’attaque de la France en Libye et les milliers de Palestiniens tués.
« Tous ces éléments renforcent chez les musulmans l’idée qu’au fond, l’Occident ne cherche pas à régler les problèmes de fond mais essaye de neutraliser le terrorisme de manière militaire », a expliqué le secrétaire général, Yvan Dejean.
D’ailleurs, le 11 janvier, lors de la « marche républicaine », « la participation de 43 dirigeants se sont inscrit dans cette démarche de régler les problèmes par des opérations militaires et non en réglant les problèmes de fond ».
Pour le PCR, « l’essentiel c’est de trouver les moyens de régler les conflits sur la base de négociations et dans le respect du droit des peuples. Tourner autour de cette exigence, c’est faire durer les conflits, ce que fait l’Occident ».
Yvan Dejean a indiqué qu’« après cette semaine, une nouvelle page s’ouvre dans les relations entre les pays arabe, du monde musulman, et l’Occident ». Cependant, « les conflits vont durer longtemps et avec eux les menaces d’attentats terroristes. En clair, rien n’est réglé », a conclu ce dernier.


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