Médias

Google remet l’identité numérique au centre du Web et consacre le « .me »

Tribune libre de Xavier Paulik

Témoignages.re / 13 septembre 2011

Si le printemps a été marqué par les réseaux sociaux avec la montée en puissance de Facebook et l’entrée en bourse réussie de LinkedIn, l’été a incontestablement été monopolisé par Google avec la sortie de Panda, Google+ et le rachat de Motorola. Jusqu’ou ira « Monsieur plus » ? Que signifie ce revirement ? Qu’est ce qui pousse Google à s’intéresser de si près à notre propre personne ? Explications.

"Panda m’a tuer" - le grand nettoyage de printemps

Le premier virage effectué par Google n’a pas touché directement les personnes mais tout l’éco-système du web. Pour la première fois Google a modifié profondément ses algorithmes de recherche, d’abord aux Etats-Unis au printemps puis en France il y a un mois, avec une nouvelle version du moteur de recherche : Panda.

Le résultat a été spectaculaire : certains sites aux Etats-Unis ont perdu 90% de leur trafic du jour au lendemain. En France, malgré la menace annoncée et les tentatives d’optimisation faites par les webmasters pour résister, certains sites comme Wikio ont perdu plus de 50% de leur trafic [1].
Pourquoi ce mouvement risqué ?

Google, sous la pression de Facebook, a intégré la dimension « sociale » du web et tenté d’introduire une dimension plus qualitative à son moteur de recherche. Devant la prolifération d’information - dont une partie grandissante est simplement du relai et du partage entre internautes (lien véhiculé par Twitter, Facebook, agrégateur de blog, plateformes de curation…) - Google a du tenir compte de ce tri « naturel » sous peine de perdre en pertinence et par conséquent sa place de premier agent de renseignement universel, déjà convoitée par Facebook. Exit donc les sites qui se contentaient de resservir des articles piochés ailleurs sur le web, Google veut donner la primeur à la source de l’information… avec plus ou moins de succès, car il arrive que la copie de l’article soit plus diffusée que l’original !

Avec Panda, cette dimension à la fois temporelle et personnelle de l’information, que Google avait commencé à introduire avec Twitter, fait désormais partie intégrante de son service.

« Google+ » : du réseau social à l’annuaire universel

Google + est le deuxième volet de la riposte de Google à Facebook. Son formidable démarrage en termes de chiffres contraste avec son usage réel déjà décrié par les premiers utilisateurs (plus de 80% d’inactifs d’après l’étude de Bile Analytics. La puissance de Google et la connaissance qu’il a déjà emmagasiné sur nous (via nos contacts gmail, notre navigation web ou encore l’utilisation de smartphones android) lui permettent d’afficher une croissance vertigineuse et donne à chacun la possibilité de reconstituer en très peu de temps son réseau professionnel ou personnel dans le « super répertoire Google+ ». La question étant : dans quel but ?

Les premiers utilisateurs déçus indiquent qu’ils ne font aujourd’hui que répliquer Facebook et partager leurs informations sur deux médias au lieu d’un. La seule vraie originalité de Google+ est son système de « cercles » qui permet de classer simplement et visuellement ses contacts par groupe et donc de dissocier un peu mieux ses échanges privés et professionnels. Mais on est encore loin de la révolution à laquelle les Google Labs nous avaient habitués.

En effet, le PDG de Google Eric Schmidt a déclaré : « Google+ est avant tout un service d’identité numérique ». C’est la raison qu’invoque Google pour interdire l’utilisation de pseudos ou d’identité factices, fermant ainsi pour l’instant la porte aux entreprises.

Google détient déjà la base de données des ressources sur le web (sites, livres, cartes, etc.) et bientôt sur mobile via Android. Ce qu’il veut aujourd’hui c’est reconstituer la base de données des personnes !

« Pourquoi Google veut devenir l’annuaire du monde »

On peut déjà d’un clic éviter de ressaisir ses données de profils sur de nombreux sites via Facebook connect ou Google. En étant authentifié, on peut aller beaucoup plus loin !

Demain un compte Google+ pourrait permettre de passer ou recevoir des appels, faire des paiements, gérer ses comptes, etc.... autant d’activité lucratives pour Google, surtout si elles transitent par un mobile… Android !

Cependant, le virage de Google est plus fondamental. En effet, nous accédons à de plus en plus d’informations véhiculées par les personnes : au travers de recommandations via les réseaux sociaux, en suivant les avis sur les produits que nous achetons, etc...

De plus en plus souvent, une rencontre physique est précédée par une « prise de contact virtuelle » (par exemple dans le cadre d’un recrutement ou d’un contact commercial). La connaissance de l’identité de l’internaute et sa « e-réputation » sont donc de plus en plus essentielles.

Or, il existe peu d’informations « authentifiées » sur nous. Il suffit par exemple de taper son propre nom dans Google (ce que font 90% des internautes et 75% des recruteurs) pour s’apercevoir que les moteurs de recherche comme les réseaux sociaux ne sont pas capables, seuls, de trier la bonne information ni d’en authentifier la source.

La tentative de Google est stratégique : se positionner comme le tiers qui authentifie la personne et à qui nous confions nos « vraies » données, qu’il peut ensuite exploiter à sa guise.

L’identité numérique est au cœur du web de demain

Au delà de Google+, en faisant de l’identité numérique sa nouvelle priorité Google accrédite un changement de cap déjà pris par d’autres acteurs américains comme about.me (racheté par AOL fin 2010), flavors.me ou Tumblr (récemment valorisé à $800M avec ses 14 millions de « micro-bloggeurs ») : le « nouveau » web passera par les individus !

Jusqu’à l’avènement des réseaux sociaux, le web a essentiellement permis à des éditeurs « professionnels » de diffuser massivement leur contenu via les sites ou les blogs à des millions de lecteurs (internautes).

Puis les réseaux sociaux (et plus récemment les plateformes de curation) ont donné le pouvoir aux utilisateurs de commenter et faire le tri dans cette masse d’information, en partageant et relayant ce qui les intéresse le plus, auprès des gens qu’ils connaissent.

Aujourd’hui, la nouvelle génération de plateformes « .me » qui émerge permet désormais à chacun d’entre nous d’être son propre producteur et diffuseur de contenu, sous sa propre identité, et de reprendre ainsi la main sur notre look numérique en triant et mettant en scène les informations que nous voulons montrer de nous.

Les mouvements de Google depuis cet été dépassent donc la simple riposte à Facebook. Un nouveau moteur de recherche, un réseau social qui tient plus de l’annuaire, la main mise sur la division mobile et les brevets de Motorola qui pourraient accentuer la domination d’Android… Sous la double pression des réseaux sociaux et du mobile, ne serait-on pas en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle génération de l’Internet centrée sur l’individu ?

Exit la génération « .com », bienvenue à la génération « .me » !

Xavier Paulik, CEO de Tiki’Labs


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