Médias

L’étrange rapport aux médias du président de Région Guyane

Nouvelle offensive de la censure : liberté de la presse encore attaquée outre-mer

Témoignages.re / 16 juin 2010

Insatisfait du traitement des Régionales par RFO, Rodolphe Alexandre se serait vanté d’avoir demandé la tête de sa rédactrice en chef, explique un article paru sur le site de "Rue 89". La journaliste n’est plus aujourd’hui en poste en Guyane. Voici des extraits de l’article de "Rue 89" qui relate le contexte de ce recul de la liberté de la presse. Rappelons que dans l’autre région gagnée par l’UMP outre-mer, "Témoignages" a été un moment exclu des conférences de presse de la collectivité avant que la mobilisation permette de changer la situation.

« Fraîchement élu président de la Région Guyane sur une liste soutenue par l’UMP, Rodolphe Alexandre, poulain de Nicolas Sarkozy au scrutin de mars dernier, ne se distingue pas par son attachement à la liberté de la presse.
Il vient de s’enorgueillir, devant trois journalistes, d’avoir « demandé la tête » de l’actuelle rédactrice en chef de RFO Télé Guyane. Et mercredi, il a averti le président de la Ligue des droits de l’Homme que ce dernier prenait des « risques personnels » suite à sa déclaration un brin ironique, sur ce dossier, dans le JT de RFO, la veille.
« Je n’ai pas honte de dire que j’ai demandé la tête de Muriel Barthélemi [rédactrice en chef de RFO Télé Guyane, ndlr] », a fanfaronné Rodolphe Alexandre, jeudi 3 juin, devant trois journalistes (deux de RFO, une de France-Guyane) en marge du Conseil municipal de Cayenne. « Il était sorti de la salle pour répondre à nos questions », précise Audrey Virassamy, la journaliste de France-Guyane présente.
La réponse de l’élu guyanais est ce soir-là un quasi-monologue fustigeant le mauvais traitement dont il estime avoir fait l’objet sur RFO pendant les Régionales. « Cela a été tellement loin qu’il a fallu que Xavier Bertrand et Hortefeux interviennent », assène-t-il notamment à ses trois interlocuteurs un rien médusés.
Sollicité par “Rue89”, Rodolphe Alexandre n’a pas donné suite. Son unique réaction à ce jour a été un communiqué faxé aux rédactions guyanaises huit jours après les faits. L’élu reconnaît « avoir fait état de [son] opinion critique à l’égard de la responsable de la Rédaction », mais conteste le reste : « faire valoir l’idée » qu’il aurait « demandé la tête de Mme Barthélemi » est une « interprétation. […] C’est me faire beaucoup d’honneur et me prêter un pouvoir dont je ne me savais pas détenteur ». Joints par “Rue89”, les trois journalistes, eux, sont formels.
L’universitaire Rodolphe Alexandre — un historien — est l’une des dernières trouvailles à gauche de Nicolas Sarkozy. Il a longtemps milité au Parti socialiste guyanais, dont le sigle “PSG” fait sourire celui qui débarque de l’Hexagone. Un parti en chute libre après avoir longtemps marqué la Guyane de son hégémonie. (…)
Le 21 mars, à la tête d’une liste d’ouverture soutenue par l’UMP, Alexandre domine largement celle d’union de la gauche conduite par Christiane Taubira. Après sa victoire, le président de la République l’invite à sa table (…)
En tout état de cause, les propos d’Alexandre ont jeté le trouble au sein des rédactions de RFO Guyane où une motion a nécessité deux moutures avant de recevoir l’adhésion de plus de la moitié des journalistes.
La mutation-promotion de Muriel Barthélemi fait jaser. Interrogée sur son départ comme rédactrice en chef adjointe au sein de la Direction de l’information de proximité à France Télévisions, elle souligne :
« J’ai fait la démarche. Je l’ai souhaité. Si Rodolphe Alexandre l’a souhaité aussi et si, vraiment, il a été entendu, il m’a rendu service. Mais on ne peut pas le savoir. A la place des journalistes, je me serais posée la question de la même façon. Seule notre Direction connaît la réponse ».
Du côté de la Direction de RFO, on réfute évidemment la moindre intervention : « Je jure sur ma tête qu’il n’y a pas eu le moindre coup de fil. On n’a coupé la tête de personne, je ne suis pas un coupeur de têtes », assure Gora Patel, directeur de la coordination outre-mer au sein de France Télévisions.

« Il m’a dit savoir que la question n’était pas sur le prompteur »

Invité, mardi 8 juin, à réagir aux déclarations d’Alexandre sur « la tête » de la rédactrice en chef au JT de 19h30 de RFO par son présentateur Sidibé Pallud, le président de la Ligue des droits de l’Homme, Jean-Pierre Dubois (…) a dit :
« Tous ceux qui pensent qu’on peut traiter les journalistes comme des obligés dont on peut demander la tête par caprice se croient encore au temps de la féodalité ».
Le président de la LDH a expliqué la suite à “Rue89” :
« Quelques minutes après le journal télévisé, des collaborateurs de Monsieur Alexandre m’ont demandé que je le rencontre ».
La rencontre a lieu dès le lendemain matin :
« J’ai été un peu surpris de sa première phrase qui a été mot pour mot : “Monsieur Dubois, vous avez pris des risques personnels en faisant cette déclaration”. Je lui ai demandé s’il s’agissait de risques pour ma famille ou de nature physique. Il a fini par dire qu’il s’excusait et que ses propos avaient dépassé sa pensée. […]
Comme par ailleurs, il m’a indiqué qu’il allait s’occuper du cas du présentateur de RFO
[le journaliste Sidibé Pallud, ndlr] tout en niant avoir tenu ces propos sur l’autre journaliste (Muriel Barthélemi) et tout en me menaçant moi, ça fait beaucoup ! Cette affaire est significative d’un climat un peu malsain en Guyane ».
Et le président de la LDH d’ajouter :
« Monsieur Alexandre m’a dit qu’il considère que RFO est au cœur d’un complot contre lui, mais en même temps, pour quelqu’un qui se dit en butte à l’hostilité de RFO, il a l’air très bien informé puisque, dès le mercredi matin, il disait savoir que la question que le présentateur m’avait posée la veille au soir n’était pas sur le prompteur ».


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