Vendredi dernier, le prix Nobel de la paix a été conjointement attribué au Bangladais Mohammed Yunus et à sa banque spécialisée dans le microcrédit, la Grameen Bank. Muhammad Yunus a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté. Si cet économiste a remporté le prix Nobel de la paix et non celui de l’économie, c’est que la distinction suédoise voulait couronner une démarche qui offre la possibilité à « une partie importante de la population (de trouver) les moyens de sortir de la pauvreté ». En 1997, Bill Clinton, alors président des États-Unis, avait d’ailleurs évoqué la possibilité que cette distinction soit décernée au "microbanquier" bangladais.
Mohammed Yunus, âgé de 66 ans, est professeur d’économie. C’est en 1970 qu’est née, au Bangladesh, la forme moderne du microcrédit. Dans un village, Mohammed Yunus, professeur d’économie, prête un peu d’argent à des tresseurs de paniers puis à des femmes pour l’achat de machines à coudre. La première institution de microcrédit est née. Contre l’avis du gouvernement, il continue d’accorder des microprêts jusqu’à l’officialisation de la Grameen Bank ("grameen" signifie village) en 1983.
La banque des pauvres
Aujourd’hui, la Grameen Bank dispose de près de 1.400 succursales, emploie 12 000 personnes et travaille dans plus de 50.000 villages à travers le pays. Depuis sa création, elle a déboursé 5 milliards de dollars de prêts à plus de 6 millions de personnes dont 95% de femmes. Et cette banque affiche des taux de remboursement de près de 99%, à l’instar de la plupart des autres institutions de ce type.
Mais l’homme ne s’est pas arrêté à son pays. Grâce à la fondation qu’il a créée aux États-Unis qui recueille les donations, il a pu “exporter” la formule de sa banque dans près de 60 pays, en Chine, en Inde, aux Philippines, au Vietnam. Cela concerne « plus de 60 millions de personnes pauvres qui auront accès à un microcrédit dans le monde. »
Aujourd’hui, Mohammed Yunus parcourt la planète pour convaincre les leaders d’opinions, les responsables économiques et les hommes politiques. Entre Bruxelles et Paris, entre deux colloques, il poursuit sa mission de financier d’un type nouveau. Ce fils de bijoutier a d’abord fait ses études d’économie à Dacca avant de passer par les Etats-Unis pour compléter son cursus et devenir un temps enseignant à l’université américaine de Vanderbilt.
Un engagement personnel
Mais vers l’âge de 30 ans, il éprouve la nécessité de revenir dans son paystout juste indépendant, mais déjà ravagé par la famine. Professeur à l’université de Dacca, gagnant 50 fois moins qu’aux Etats-Unis, il mesure quotidiennement le décalage entre les théories économiques qu’il enseigne et le désastre de la pauvreté. Puisque certains sont exclus du système bancaire traditionnel et doivent utiliser des usuriers fort onéreux, M. Yunus commence, en 1976, à se porter personnellement garant. Ulcéré par les taux pratiqués par les usuriers, il prête un total de 27 dollars à quarante-deux femmes d’un petit village du Bangladesh. La Grameen Bank, premier organisme de microcrédit au monde, est née. Il imagine ensuite de créer des groupes de villageois collectivement responsables pour garantir de réels prêts bancaires. « Au début, personne n’y croyait. Nous avons tenté l’expérience sur un village, puis cinq, puis dix », se rappelle-t-il. Sept années après le début de cette aventure naissait la Grameen Bank. Un engagement progressif et intensif auquel son mariage américain ne résistera pas.
À 63 ans passés, l’homme ne cesse d’innover : il a créé une société de téléphone qui permet à 43.000 femmes, les « Grameen telephone ladies », détentrices d’un appareil, de proposer l’accès aux communications dans les villages du Bangladesh. Sa dernière invention ? Grameen Danone Food, une entreprise détenue à 50-50 avec le groupe de Franck Riboud, dont la mission sera de distribuer des yaourts aux populations mal nourries et de créer des centaines d’emplois pour des fermiers, des ouvriers et autres distributeurs. Il s’est lancé dans les prêts aux étudiants et, dernière nouveauté, dans ceux destinés aux plus pauvres des pauvres, les mendiants.
A. W.
Qu’est-ce que le microcrédit ?
Et si le microcrédit était l’une des clés du développement des pays du Sud ? Ces petits prêts - parfois de quelques dizaines d’euros -, destinés aux populations les plus démunies pour qu’elles développent leur petite entreprise profitent aujourd’hui à 60 millions de personnes dans le monde. Alors que la moitié de la population mondiale n’a pas accès aux services bancaires, selon l’Organisation des Nations unies (ONU), ces instruments financiers se révèlent être des leviers de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
De la petite banque locale tenue par les villageois aux structures d’envergure nationale, le nombre d’institutions de microfinance (IMF) est évalué à 10 000 dans le monde. Toutes ont en commun de fournir des services financiers à une clientèle plus pauvre et plus vulnérable que celle des banques classiques. Elles accordent chaque année entre 500 millions et 1 Milliard de dollars de prêts dont les montants varient de 25 à 1 000 dollars. Mais les besoins sont énormes. On estime à 500 millions le nombre de micro-entrepreneurs dont le besoin annuel de financement, de quelques centaines d’euros, ne peut être satisfait.
L’une des raisons du développement de ces institutions est leur viabilité. Grâce au suivi dont bénéficient les emprunteurs, ces structures font valoir de très bons taux de remboursement. Ce qui a amené les banques classiques attirées par le profit, à s’intéresser à ces procédés. Ainsi d’HSBC qui s’est investi dans un projet de microfinance en Chine.
Le microcrédit, la Banque Mondiale et les pauvres.
Le microcrédit est-il plus efficace pour lutter contre la pauvreté que l’annulation de la dette ou l’aide publique ? La Banque mondiale a en tout cas dressé, mardi 24 janvier, un bilan positif de l’évolution, depuis dix ans, de ce système qui consiste à octroyer des petits prêts (80 euros en moyenne) à des personnes considérées comme non solvables selon les critères marchands habituels. « La microfinance vit une période passionnante », affirme Elizabeth Littlefield, responsable de ce secteur à la Banque mondiale.
Pourtant, il nous faut remarquer que ce système bâti sur l’initiative personnelle, répond à un besoin, mais il n’est pas en mesure de réduire la pauvreté à l’échelle d’un pays et de remplacer la mobilisation politique des plus démunis. Ce prix Nobel, si louable soit-il, est surtout une occasion inespérée pour attirer les investisseurs privés, les banques et les donateurs dans un secteur présenté comme “gagnant-gagnant”, où l’on fait profit tout en libérant le potentiel entrepreneurial qui sommeille en chaque pauvre.
Dans nos prochaines éditions, nous traiterons du microcrédit à La Réunion.
























