7 questions à...

« Nous sommes à un tournant de l’Histoire et l’avenir nous appartient à tous »

Gilles Leperlier, président de l’AJFER

Céline Tabou / 18 janvier 2011

Le président de l’Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion (AJFER) revient sur l’année 2010, témoin de nombreuses luttes sociales, et du Festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants à Pretoria, en Afrique du Sud.

Quel bilan pour 2010 ?

- L’année 2010 aura été marquée par un contexte qui chaque jour se dégrade un peu plus. Nous n’avons cessé de le dénoncer. En premier lieu, la question de l’emploi qui frappe de plein fouet la population, et plus particulièrement la jeunesse réunionnaise avec ce triste record : 55,3% des jeunes Réunionnais sont au chômage, une situation comparable à aucun autre département de France. C’est une situation économique et, de ce fait, sociale, désastreuse, avec des entreprises qui mettent la clé sous la porte, donnant lieu à des licenciements de masse. Conséquence de la crise financière, qui révèle un problème beaucoup plus profond, celui de la fin d’un système qui a trouvé ses limites.

Face à cette situation, nous avons vu des dirigeants politiques réactionnaires qui, en plus de briller par l’absence de réflexions et de propositions face aux problématiques auxquelles nous sommes confrontés, prennent des décisions, toujours pas assumées et qui remettent en cause l’avenir des générations futures et, de ce fait, de La Réunion. Parmi elles, la remise en cause des protections collectives et des solidarités intergénérationnelles à travers les réformes de l’Assurance maladie et des retraites. Aussi, l’arrêt des grands projets structurants pour La Réunion, comme le Tram-train ou la MCUR, est une véritable catastrophe, et ce sont les jeunes qui en paieront, au cours des années à venir, le prix fort.

Mais l’année 2010 aura — aussi et heureusement — été marquée par une jeunesse qui ne veut pas se résigner. Une jeunesse qui, face aux questions qui lui sont posées, s’organise et prend part au débat. Cette jeunesse se prend en main, et est — plus que jamais — déterminée, d’une part, à refuser sa condamnation sur l’autel de décisions irresponsables et, d’autre part, à construire la société qu’ils souhaitent, eux.

C’est un long chemin que celui du réveil des peuples, mais à la fin de cette année 2010, nous pouvons dire avec certitude que l’organisation de la jeunesse réunionnaise est en bonne voie.

Quel a été l’évènement le plus marquant ?

- L’élection de Didier Robert à la tête de la Région. Celle-ci continuera à être marquée par des décisions irresponsables après son élection. Nous avons vu, dans une île où le chômage est un véritable fléau, l’arrêt des grands chantiers de La Réunion dont le tram-train, la route du littoral ou encore la MCUR. Pire, l’absence de véritables politiques.

En matière d’éducation, la politique de la Région s’est résumée aux dons d’ordinateurs portables sans l’once d’un projet pédagogique et en omettant les véritables problématiques de cette population, notamment en matière de transport ou encore d’accès à la culture. Par ailleurs, le fait marquant est la privation des bourses doctorales sur des motifs politiques pour trois jeunes Réunionnais au parcours pourtant excellents.

En matière touristique, des milliers d’euros ont été consacrés à la promotion de La Réunion, mais sans ligne de conduite, sans projets concrets et à l’efficacité fortement contestable (Montélimar, Adélaïde, …).

La politique culturelle s’est limitée à la distribution massive de subventions, essentiellement localisées sur la commune du Tampon. La célébration du 20 Décembre, à travers le slogan « Liberté métisse », a été une injure à l’Histoire de La Réunion.

Les principales compétences de la Région, à savoir l’aménagement du territoire, n’ont pas été respectées. Nous avons vu les promesses, qui n’engagent heureusement que ceux qui y croient, d’une route littorale à six voies sur la mer en ignorant totalement quelle sera la montée des eaux, et encore plus, comment gérer le flux de circulation à l’entrée de Saint-Denis. On a eu la promesse d’un Trans-éco-express avec la mise en place de 2.000 bus, en remplacement du tram-train, mais qui, finalement, ne dépend pas des compétences de la Région.

La mise en place des “emplois verts”, qui ne demeure pas moins des emplois précaires, serait, selon la Région Réunion, la solution au chômage de masse, mais aussi et surtout une bonne manière de préparer les prochaines élections cantonales.

Enfin et entre autres, nous avons vu un président du conseil régional se prononcer pour la réforme des retraites, qui condamne la majorité des jeunes Réunionnais à la misère à 62 ans, et octroyait des augmentations de salaire, des responsabilités et des petits arrangements à ses amis.

L’AJFER se structure, quels seront ses objectifs ?

- Au-delà de la jeunesse lycéenne et étudiante, nous tenons également à porter la voix des jeunes sortis ou exclus du système scolaire, qui ne sont pas organisés et n’ont pas les moyens de s’exprimer et de se faire entendre. Il apparait évident que beaucoup trop de décisions se prennent aujourd’hui pour les jeunes, sans les jeunes, sans concertation. Or, qui mieux qu’un jeune pour savoir ce qui est bon pour lui ?

D’une manière générale, il apparaît aussi que face à la situation que connaissent les jeunes, qui sont les premiers à subir la précarité, nous devons agir, car au-delà du poids démographique, la jeunesse est le moteur du développement de La Réunion.

Ainsi, l’AJFER se veut être l’outil au service de toute la jeunesse réunionnaise, soucieuse de l’avenir, du destin de La Réunion et non au service de quelconques organisations politiques.

Le Festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants a été l’occasion de porter la voix de la jeunesse réunionnaise, qu’en ont tiré les membres de l’AJFER ?

- Notre participation au 17ème Festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants a été une expérience exceptionnelle. Partir à la rencontre des jeunes engagés du monde entier nous a permis de nous ouvrir sur le monde, sur ce qui se passe ailleurs, et notamment sur les problématiques auxquelles est confrontée la jeunesse du monde. Un enrichissement certain pour chacun d’entre nous, tant sur le plan personnel que professionnel, mais aussi et surtout une plus-value dans les luttes qui nous attendent pour nous, militant(e)s au quotidien.

Nous avons ainsi pu voir l’ampleur du désastre que peut provoquer l’impérialisme et le capitalisme sur les populations du monde entier. Cette expérience marquante nous amène à tout remettre en cause, de nos propres modes de vie et de consommation à la société même au sein de laquelle nous évoluons.

Mais, plus que tout, ce que nous tirons aujourd’hui de cette expérience, c’est plus que jamais la volonté ainsi que la détermination de se battre pour la jeunesse de notre pays, pour l’avenir de La Réunion. Nous aurons l’occasion de mettre à profit ce que nous avons appris au service de La Réunion.

Quel message souhaitez-vous transmettre à la jeunesse réunionnaise ?

- Nous sommes à un tournant de l’Histoire et l’avenir nous appartient à tous. La société dont nous héritons est le fruit des luttes de nos prédécesseurs, avec, c’est vrai, du bon et du moins bon. Mais toujours est-il qu’ils ont essayé. Ils ont eu cette envie de prendre leur destin en main. Aujourd’hui, c’est à notre tour. Beaucoup de choses au quotidien nous sidèrent, nous révoltent, chacun à son niveau : ne soyons pas résignés et battons-nous. La gravité de la situation et l’ampleur du défi nécessitent plus que jamais de faire jouer la solidarité, c’est tous ensemble que nous pourrons aller de l’avant, d’autant que nous sommes toutes et tous concernés. Il en va désormais de notre responsabilité. Nou, jeune, nou lé kapab dan nout péi !

2011 sera une année difficile sur le plan économique à La Réunion, quelles perspectives pourrait apporter l’AJFER à cet effet ?

- L’année 2011, sans avoir des dons de voyance, mais un peu de bon sens, ne présage rien de bon, et ce, sur tous les plans, pas seulement économiques. Car d’une situation économique difficile découlent des conséquences, et notamment sociales. Les nombreuses manifestations de 2010 en sont d’ailleurs une illustration. A côté de cela, des rendez-vous primordiaux nous attendent dans les années à venir, tout le monde le sait et peu de personnes agissent. Nous nous approchons de ces échéances sans réponses, c’est extrêmement dangereux.

Plus que jamais, la priorité reste l’emploi. La situation à La Réunion n’est pas tenable et des mesures d’urgence doivent être prises pour l’emploi des jeunes. A l’AJFER, notre priorité, depuis notre création, est l’embauche des Réunionnais et des jeunes formés à La Réunion. Plus un seul emploi à La Réunion ne doit échapper aux Réunionnais. Cela passe, entre autres, par la transparence des recrutements dans notre île, l’évaluation des besoins en emplois à La Réunion sur plusieurs années pour pouvoir adapter les formations, et un ajustement du nombre de postes aux concours en fonction des besoins réels de l’île.

L’AJFER est consciente de son rôle. Elle est aussi consciente que les réponses aux questions qui nous sont posées ne seront pas apportées par nos dirigeants actuels. C’est pour cela que l’AJFER organisera en ce début d’année « le symposium de la jeunesse réunionnaise », dans le cadre de l’Année internationale de la Jeunesse qui a été initiée par l’ONU. Ce sera l’occasion pour l’ensemble des jeunes Réunionnais de partager leurs idées et leurs aspirations afin de construire ensemble le projet de La Réunion de demain. Ainsi, l’AJFER se veut être un outil au service des jeunes pour qu’ils soient organisés, structurés, efficaces dans la lutte, mais aussi une force de propositions pour notre avenir.
L’accompagnement dans l’entreprenariat de nos jeunes, la valorisation de l’économie sociale et solidaire, le développement de partenariats avec les pays de la zone Océan Indien, la mise en valeur de nos ressources… beaucoup de pistes sont envisageables. Nous estimons que la jeunesse réunionnaise a des idées, qu’elle est susceptible d’apporter des réponses. Mais pour cela, faut-il encore lui donner la parole, l’entendre, l’écouter. C’est là l’une des vocations premières de l’AJFER.

La priorité à l’emploi reste un thème majeur, mais que pense l’AJFER des thématiques environnementales et énergétiques ?

- Elles font partie des questions fondamentales que nous devons nous poser. On a entendu il y a un an, lors du passage du président de la République à La Réunion, de beaux discours sur l’autonomie énergétique, la valorisation des énergies propres… Un an après, nous pouvons faire un premier bilan et voir les mesures qui ont été prises par le gouvernement, notamment en ce qui concerne le photovoltaïque. Nous sommes forcés de constater un fossé grandissant entre les paroles et les actes.

L’arrivée de l’UMP à la Région s’est traduite par l’arrêt du Tram-train. A l’heure où de nombreuses régions françaises font le choix de privilégier ce genre d’infrastructures, dans un esprit économique, social, mais aussi écologique, le président de la Région Réunion décide de faire du contre-courant. Les perspectives de développement basées sur le « tout automobile » ne sont pas des solutions viables. C’est l’une des décisions les plus graves et aux conséquences les plus dramatiques à court, moyen et long terme que des dirigeants politiques auront pu prendre, comme la suppression à l’époque du chemin de fer.

Le paramètre environnemental est finalement récent dans les décisions qui sont à prendre, mais il n’en demeure pas moins important. Là aussi, nous n’avons plus le choix. Or, dans ce contexte, les politiques menées par le gouvernement au niveau national et au niveau local traduisent une irresponsabilité flagrante des dirigeants. S’il est vrai que notre modèle de société n’est pas forcément propice à l’évolution des mentalités, il n’en demeure pas moins que ces élus ne font rien pour que cela change, faisant d’eux finalement les premiers ennemis de l’environnement.

Propos recueillis par Céline Tabou


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