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30 ans plus tard : de l’importance d’être soi-même

Geoffroy Géraud-Legros / 10 mai 2011

Trois décennies nous séparent de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand à la tête de l’union de la gauche. Regard sur l’histoire de cette alternance au sommet de l’État qui a engagé à La Réunion des transformations décisives… et nous renvoie aux enjeux du présent.

Rupture : c’est bien cette aspiration qui sous-tendait la dynamique qui aboutit le 10 mai 1981 à la défaite du président sortant Valéry Giscard d’Estaing. Sous des slogans poético-politiques – le « changer la vie » pioché chez Arthur Rimbaud- le programme socialiste, rédigé par Jean-Pierre Chevènement, ambitionnait de transformer en profondeur la structure économique, sociale et les rapports culturels au sein de la République. Pour l’Outre-mer, la victoire de François Mitterrand devait apporter des changements fondamentaux.

1981 : espoir et changement

Ceux-ci étaient plus particulièrement compris dans le point n° 58 des "110 propositions", charte préélectorale résumant le programme socialiste. Outre qu’elle reconnaissait l’existence des « peuples » d’Outre-mer, celle-ci prévoyait la création d’une assemblée unique, dotée des compétences destinées à permettre aux populations visées de gérer leurs propres affaires. Dans le contexte réunionnais, la proposition 58 répondait au mot d’ordre d’autonomie, entré dans la vie politique réunionnaise après son adoption en 1959 par le Premier congrès du Parti communiste réunionnais. Dès sa formulation, cette option s’était heurtée aux intérêts économiques établis, qui avaient su conserver et même parfois renforcer leurs positions après la loi du 19 mars 1946 abolissant le statut colonial à La Réunion par l’adoption du statut départemental. Caractérisée par des monopoles héritiers de l’économie coloniale, commandée par une classe d’usiniers et de gros propriétaires terriens, la structure de la société de plantation perdurait.

Clivages et dogmatismes

Face à la revendication autonomiste, ses représentants politiques se recrutaient non seulement dans les organisations de la droite « classique » des propriétaires fonciers, mais aussi au sein des forces socialistes locales. Ainsi, l’Association Réunion Département Français (ARDF) fut fondée par le socialiste Albert Ramassamy, auteur en 1962 d’un ouvrage hostile à l’évolution de l’île vers l’autonomie. L’ARDF comprenait aussi bien dans ses rangs des socialistes que des tenants de la droite dure et de la fraude, d’ailleurs les véritables "patrons" de l’organisation. Dans les années 1970, le fond idéologique mouvant de cette structure – qui, agitée par des divergences idéologiques et des luttes d’influences, existait par éclipses - trouvait une identité basique dans le rejet de l’Autonomie et plus généralement, de toute proposition identifiée au Parti communiste réunionnais. C’est dire que dans cet arrière-plan où radicalisation, violence, désinformation et fraude électorale pesaient sur la revendication d’ordre autonomiste, la reconnaissance par les instances nationales socialistes de l’aspiration réunionnaise à gérer ses propres affaires dans le cadre républicain n’allait pas de soi. Il fallut, pour cela, qu’une nouvelle génération socialiste rompe avec les clivages mentaux et culturels de ses aînés. Cette transformation se manifesta par l’émergence d’une sensibilité à la fois socialiste et autonomiste dont Wilfrid Bertile, natif de Saint-Philippe était l’animateur le plus en vue.

Être soi-même

Dans ses rapports directs avec les partis nationaux, la demande autonomiste issue des Outre-mers progressait, avec l’incorporation au programme commun de gouvernement PC/PS conclu en 1972 des résolutions arrêtées à Morne-Rouge (Guadeloupe) par les 4 partis communistes des DOM réunis en conférence. Le document publié par le PCR durant la campagne de 1981 intitulé "L’autonomie : comment y parvenir ?" énonçait quant à lui le programme et les mots d’ordre arrêtés en toute indépendance par les communistes réunionnais, que résume bien l’une des phrases-clefs du document : « Être nous même, des Réunionnais dirigeant leur pays, et demeurer dans la République des citoyens de plein droit ». Sur cette base, le PCR, qui constituait comme aujourd’hui la principale force progressiste à La Réunion pouvait, après le soutien accordé à Georges Marchais au premier tour, accorder ses suffrages au Parti socialiste, et suivre l’aventure de la décentralisation. Le bilan de cette rupture avec le centralisme hérité d’une histoire dominée par la transposition du modèle français montre à quel point les blocages des mentalités, les rigidités et les dogmatismes entouraient la problématique autonomiste. Car un croisement des grilles programmatiques des décennies 1960 et 1970 et des progrès réalisés par le biais des réformes décentralisatrices de 1982 montre que bon nombre des buts portés par la revendication autonomiste sont atteints.

Enseignements historiques

Aujourd’hui, il est peu probable que faux débats et malentendus idéologiques puissent diviser à ce point le camp des forces de progrès à La Réunion. Plus personne ne peut sérieusement y supposer que l’une ou l’autre composante soit animée d’intentions secrètes de sortie du cadre républicain. Le différend qui anime aujourd’hui le débat porte sur le degré de responsabilité qui peut être conquis par les Réunionnais. Or, il semble que les instances nationales des partis de progrès social aient intégré la nécessité vitale d’une véritable prise de commande par les Réunionnais de nombreux domaines essentiels de la vie du pays. La méthode apparaît elle aussi renouvelée : pour la première fois, les dirigeants de ces grands partis français sont prêts à recevoir les propositions émises par les partisans de solutions réunionnaises – dont, au premier rang, les communistes - au lieu d’édicter dans leurs officines un programme pour l’Outre-mer… démarche qui avait été celle de François Mitterrand. L’ampleur des enjeux, la précision des programmes et l’ambition de la vision réunionnaise, qui englobe aussi bien l’autonomie énergétique que l’autosuffisance alimentaire, la priorité de l’embauche des Réunionnais que l’action internationale nous place, à la veille de l’élection présidentielle, au bord d’un tournant plus décisif encore qu’en 1981. Porter un regard à l’histoire des conquêtes qui, incontestablement, ont été réalisées dans le sillage de la victoire de François Mitterrand, demeure néanmoins essentiel. Car il montre par quelle mécanique, un parti dirigé à La Réunion – le Parti communiste réunionnais- est amené à conclure un partenariat avec un parti progressiste dirigé en France. Une démarche qui passe par la compréhension mutuelle des enjeux de fond, un lien d’égal à égal et des accords directs entre les structures dirigeantes des organisations concernées.

 Geoffroy Géraud-Legros


Point 58 des 110 propositions

« Pour les peuples de l’Outre-mer français qui réclament un véritable changement, ouverture d’une ère de concertation et de dialogue à partir de la reconnaissance de leur identité et de leurs droits à réaliser leurs aspirations. Entre autres, dans les départements d’outre-mer, institution d’un conseil départemental, élu à la proportionnelle et responsable de la vie locale de chaque département avec consultation obligatoire avant tout accord international touchant à la région du monde où ils se trouvent. La loi déposée à ce sujet par le groupe parlementaire socialiste sera soumise au Parlement dès la prochaine session de la législature. »


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